5° Dimanche du Temps Pascal (C) Jn 13, 31-33a.34-35

            Aimez-vous les uns les autres… Cette phrase de Jésus a si profondément marqué saint Jean qu’il ne cesse de la répéter : trois fois en ces quelques lignes ! Aimez-vous les uns les autres : Quoi de plus simple ? Ne disons-nous pas : « il suffit d’aimer » Il suffit, il suffit… Alors pourquoi y arrivons-nous si difficilement ? N’est-ce pas le summum du bonheur et de la joie ? Alors pourquoi tant de tristesse sur tant de visages ?
            Un jour, deux de mes amis travaillant au CNRS avaient invité à dîner leur chef de laboratoire. Celui-ci était notoirement athée. Il demanda à brûle-pourpoint à mes amis : « qu’est-ce donc être chrétien ? » Mes amis répondirent « Nous aimer les uns les autres ! » Et leur patron de leur répondre : « Non, être chrétien c’est ‘‘le Christ est ressuscité’’ ». Mes amis n’en revenaient pas : ainsi la vérité chrétienne pouvait sortir de la bouche d’un athée !
            Le nœud de l’affaire est bien là : il ne faut pas moins que la mort et la résurrection de l’Amour incarné pour que nous devenions capables d’aimer en vérité et de parvenir ainsi, avec lui, au bonheur parfait, à la joie parfaite.
            Saint Paul l’affirme dans la lettre aux Romains : « l’Amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous a été donné. »
            Folie de l’amour, folie de Dieu, folie de Jésus. En amour, nous tombons dans deux excès :
            Le premier – qui n’est pas le moins dangereux – c’est de chercher à aimer par vertu, à la manière dont Jacques Brel parlait des « dames patronnesses » en multipliant les « œuvres de charité », petit amour qui nous sert de miroir pour nous contempler nous-mêmes à travers l’autre. Jésus parle de ces gens qui font sonner la trompette devant eux quand ils font l’aumône. C’est un amour qui ressemble à un soufflé au fromage dégonflé.
            Le deuxième excès, c’est la sensualité débridée, l’accaparement affectif de l’autre. Aristote l’avait déjà remarqué : « Animale triste post coïtum » inutile de traduire. Entre ces deux excès se trouve tout l’arc-en-ciel de nos médiocrités, qui font de nous des lourdauds, repus de vanité, et c’est pourquoi nous ne sommes pas comblés de bonheur et de joie comme nous le désirerions.
            Or, saint Paul nous dit que les fruits de l’Esprit sont : amour, joie et paix. Où se trouve donc la clé de l’énigme ?
            Notre erreur vient de ce que nous prenons le problème à l’envers. Avant d’être un commandement, l’Amour est un don que nous recevons de Dieu, et le premier mot d’amour c’est « Merci ! ». C’est l’émerveillement devant le don que nous recevons, l’action de grâces pour tous les bienfaits de Dieu. Cela commence avec la merveille de la création et trouve sa plénitude dans le baptême et la communion eucharistique où nous devenons participants de la nature divine, où l’amour de Dieu est répandu dans nos cœurs sans le moindre mérite de notre part. Nous participons à la résurrection de Jésus, à la vie de Dieu, à l’amour de Dieu. Et, quand Dieu se donne, c’est un débordement, notre cœur ne peut pas le contenir, nous ne pouvons plus que le donner, c’est-à-dire donner Dieu en nous donnant nous-même. D’où l’exhortation de saint Paul : « je vous invite à offrir vos corps… ». L’Amour de Dieu nous jette hors de nous-même ! Avez-vous remarqué : avant l’annonce de la Résurrection, les disciples traînent les pieds mais, dès que leurs cœurs s’ouvrent, ils se mettent à courir. Marie Magdeleine court, Pierre et Jean courent, les femmes courent… Les pieds des disciples sont plus légers que ceux d’Achille…
            « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » parce que l’amour de Jésus est en nous, parce qu’il irrigue notre cœur, et cet amour est un feu brûlant que nous ne pouvons contenir. Notre joie est alors la joie même de Jésus, la joie de Dieu, la joie parfaite.
            Aujourd’hui encore, le Ressuscité vient à nous pour nous présenter le calice de la joie, Buvons-le et laissons-nous enivrer de la sobre ivresse qui saisira les apôtres au matin de la Pentecôte et qui nous enverra avec eux jusqu’aux extrémités du monde.
fr. Pierre