5° Dimanche de Carême (C) Jn 8, 1-11

         « Va, et désormais ne pèche plus ! ». Par ces paroles Jésus n'entend pas faire la morale à cette femme en lui dictant une conduite précise qu'elle serait sans doute dans l'impossibilité de suivre. Jésus ne va pas se focaliser sur le péché de cette femme mais sur la personne même de cette femme qu'il ne veut pas voir marcher autre part que sur un chemin de vie qu'il lui propose de choisir définitivement et en toute liberté. Oui, par ces paroles, Jésus ne fait pas autre chose qu'ouvrir un avenir à cette femme. De l'esclavage du péché dont elle s'est rendu prisonnière, de l'impasse où l'enferment quelques bien-pensants du temps qui la traînent devant Jésus, voici que Jésus la libère et la rétablit dans sa dignité de personne, dans son histoire personnelle. Sans la couvrir de recommandations moralisantes, Jésus va la laisser libre d'organiser sa vie hors de ce péché qui ne l’intéresse nullement en lui-même mais sur lequel il ne ferme pas les yeux, sachant trop bien le germe de mort qu'il représente. Oui, ici comme ailleurs, Jésus ne s’intéresse pas tant au péché et à sa sanction qu'au pécheur dont il ne veut pas la mort mais la vie. Haïr le vice mais aimer le frère. Exactement le contraire de ce que font ces gens amenant la femme. Obnubilés par la faute commise et non la personne même, susceptible de rédemption, ils enferment les autres dans de rigides catégories en les traitant en conséquence, sans trop voir peut-être, comme le disait le fondateur du scoutisme Lord Baden-Powell, que dans le pire criminel il y certainement au moins 5% de bon. Considération que Jésus n'adopterait vraisemblablement pas tant il est dans le bienveillant projet du Père qu'ils soient tous, et donc nous avec, renouvelés entièrement comme le suggère aujourd'hui le prophète Isaïe : « Voici, je fais toute chose nouvelle. Oui, je fais passer un chemin dans le désert, des fleuves dans les lieux arides ». Toute chose nouvelle, chemin de vie pour cette femme certes mais aussi pour ses accusateurs que Jésus va renvoyer non sans tact et délicatesse, à leur conscience, à leur vérité, en reformulant la loi qui imposait effectivement de lapider une femme adultère : oui, jetez lui des pierres mais que celui d'entre vous qui n'a pas de péché lui lance la première. Par ce midrash, cette interprétation de la Loi qu'il fait, Jésus se rend libre par rapport au rôle de juge impitoyable dans lequel on cherche à le piéger mais sans se départir d'une véritable bonté à leur égard, en se penchant à nouveau vers le sol pour leur laisser la possibilité de partir sans perdre la face, sans les humilier, ne se permettant pas de reprendre à leur égard ce comportement de juge accusateur qu'ils ont eu avec la femme. Certains commentateurs ont pu imaginer que certains se seraient peut-être senti appelés à changer leur cœur alors que d'autres l'auront durci plus que jamais. Et lorsqu'ils sont tous partis et que Jésus se relève, c'est alors le moment culminant de cette évangile, Il se retrouve seul, face à face avec cette femme. Il n'y a donc que Dieu qui puisse ainsi regarder le pécheur en toute sérénité et il n'y a donc que Dieu devant qui le pécheur (que nous sommes tous) puisse se tenir debout et garder toute sa dignité, malgré son péché bien réel dont il ne faudrait pas nier trop facilement la gravité sans discernement. Jésus ne se manifeste alors pas comme un bisounours, comme un partisan du non dit et de la dissimulation, du « c'est pas grave » ôtant toute densité à la vie. Non, la vie de cette femme jusque dans son péché a une évidente densité pour Jésus dont l'attitude n'a pu que scandaliser à son époque et même déranger par la suite au point que ce passage mettra du temps à être reconnu comme canonique et inséré pleinement dans l’Évangile de Jean. Oui, un évangile qui dérange car miséricorde et compassion ne nous sont peut-être pas toujours aussi naturelles que nous le voudrions. Un évangile qui dérange ou plutôt qui invite à une conversion, à une dilatation du cœur, du regard, du jugement, du discernement. Oui, un évangile qui ne pousse nullement à une bienveillance aveugle et mièvre, excusant d'emblée tout crime, mais qui invite au courage de faire la vérité, qui nous renvoie à l'exigence d'une plus grande vérité en nous, entre nous. Vérité qui passera certainement par la reconnaissance de nos ombres, de notre péché mais aussi des talents dont le Créateur nous a gratifiés. « Qui fait la vérité vient à la lumière » dit aussi Saint Jean. Oui, « si notre cœur nous accuse, dit encore saint Jean, Dieu est plus grand que notre cœur », il pardonne mais plus encore, Il nous dit sans cesse comme à la femme de ce jour va, et ne pèche pas, ne va pas te fourvoyer dans des impasses mortifères, dans les impasses de cultures de mort. Puissions-nous faire notre cette invitation, cet impératif de Jésus : « va ! », qui nous inscrit dans ce dynamisme dont parle aujourd'hui saint Paul aux Philippiens : « lancé vers l'avant, je cours vers le but (…) auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus ». Oui, comme pour cette femme véritablement pécheresse, voire même pour ses accusateurs prisonniers de leur bien-pensance, nous sommes bien invités à croire que malgré péchés, échecs, défauts, croix et adversités de toutes sortes, mais fort des dons reçus et surtout de la grâce de Dieu, l'histoire, nos histoires peuvent continuer, nous pouvons continuer à croire contre toute espérance que nous sommes appelés à la vie, à la Vie éternelle, rien que cela, dès à présent, par le Ressuscité.

Fr. Philippe-Joseph