29° dimanche du TO (C) Lc 18, 1-8

Homélie de la profession temporaire de fr. Guillaume :

Les lectures de ce dimanche tombent à point nommé pour célébrer une profession monastique, qui est une mission particulière dans l’Eglise. Car ces lectures nous parlent de la prière, et, sans se tromper, on peut avancer que le moine est quelqu’un qui cherche à devenir un homme de prière. Quelques-uns sans doute deviennent moines parce qu’ils sont déjà des hommes de prière, mais la plupart sont moines pour devenir des hommes de prière.

Deux des images qui nous sont proposées sont remarquables.

D’abord, une image silencieuse : l’image si forte des mains levées de Moïse soutenues par Aaron et Hour. Il y a une différence considérable entre cette image de la prière, qui, pour nous, annonce déjà les bras étendus de Jésus silencieux sur la croix, et une autre image silencieuse de la prière, que la vie monastique peut naïvement évoquer : celle d’un homme en quelque sorte recroquevillé sur lui-même, enveloppé dans sa large coule et sous sa capuche comme un bébé dans ses langes, en grand repos, ayant atteint l’hèsykia, l’ataraxie : pure intériorité impassible. De ce côté-là, le moine bouddhiste ou le swami hindouiste va aussi loin ou plus loin que le moine chrétien.

Cepedant, ce que nous enseigne Moïse, c’est que la prière silencieuse, à cause de la tension qu’elle demande, ne peut pas rester une affaire strictement personnelle. Car il est inévitable que le combat de la prière fragilise un homme, une femme qui s’y adonne courageusement et avec ténacité. Aaron est le frère de Moïse : nos frères sont une aide puissante pour continuer à prier lorsque l’épuisement personnel commence à se faire sentir. Nous avons besoin de frères et de sœurs, même pour prier personnellement et silencieusement.

À côté de l’image silencieuse, la seconde image est celle de la rouspétance bruyante : les revendications, les cris, le tintamarre obstiné, la manif de la veuve sous les fenêtres du juge.

La Bible fait grand cas des veuves. Il y a des veuves très courageuses comme Noémi, Ruth, Judith. Il y a des veuves rouspétantes, comme celles du groupe des Hellénistes, dans les Actes des Apôtres, grâce auxquelles et pour lesquelles les Apôtres instituent les diacres. Parenthèse : quand l’Église est en crise, il faut écouter les veuves, regarder du côté des veuves.

Pourquoi les veuves plus que les autres femmes ?

Parce qu’elles n’ont rien à perdre, elles ont déjà perdu leur mari, leur amour, leur désir. Alors elles sont crédibles. S’il leur reste des raisons de vivre, ce sont des raisons altruistes, l’avenir de leurs enfants. Quand on s’est coltiné avec la mort de tout près, on sait un peu mieux distinguer l’essentiel de l’accessoire, on ne rouspète plus pour défendre son confort, sa corporation, ses idées. On ne revendique que pour l’essentiel.

Ne nous trompons pas sur les veuves. La figure de la veuve ne dit pas le sexe mais le deuil, le dénuement. Historiquement, dans l’Eglise, les veuves sont les premières figures de ce qu’on appellera un jour les religieuses, les religieux. Sur ce terrain, les femmes ont précédé les hommes, il n’y a aucun doute.

Alors, deux images qui semblent opposées mais qu’il faut réunir au contraire : la prière silencieuse soutenue par la vie fraternelle, et la rouspétance de quelqu’un qui fait son deuil d’une vie comme les autres, d’une vie comme avant.

Quand deux ou trois sont réunis sur la montagne, les mains levées, le Christ est au milieu d’eux, et, si l’on s’approche, on sait bien que ce sont des rouspéteurs et des révoltés.

Cette vie-là est missionnaire, si l’on veut bien comprendre que chacun reste toujours destinataire de l’Évangile, que mon évangélisation à moi reste chaque jour à reprendre, parce que ma force ne vient pas de moi-même. Du début à la fin, mes frères sont les missionnaires qui me sont envoyés, et je leur suis envoyé. Il n’y a de mission que fraternelle.

C’est cela que tu choisis aujourd’hui, frère Guillaume, et c’est la vie de prière. La vraie prière n’existe qu’au confluent des deux images, dans la patience obstinée du désir. Tous les spirituels l’ont dit avant moi : « Ta prière, c’est ton désir. » Mais pas un désir parmi d’autres ! Non !

Un désir capable de surclasser tous les autres.

Et même de réduire au silence tous les autres.

Et à cause de cette prééminence, c’est un désir missionnaire, capable de se faire entendre plus que tous les autres.

frère David