28° dimanche du TO (C) Lc 17, 11-19, 2 R 5, 14-17

Frères et sœurs, cet Évangile est à bien des égards déconcertants. S’il ne l’est pas, c’est qu’il a glissé sur nous comme sur les plumes d’un canard !

Frères et sœurs, avez-vous déjà lu – dans son entier – le chapitre 5 du second livre des Rois ? Nous en avons lu quatre versets dans la première lecture. Or ce chapitre vient éclairer considérablement cet Évangile déconcertant.

Naaman est général dans un royaume de l’actuelle Syrie. C’est un homme de grande valeur et très estimé. Or il est atteint de lèpre. Il va en Israël rencontrer le prophète Élisée pour être guéri. Mais voilà qu’il ne le rencontre même pas. Quand il s’arrête à la porte de sa maison, Élisée envoie un messager lui dire : va te baigner sept fois dans le Jourdain, tu seras purifié.

Alors – et c’est très intéressant – Naaman se met en colère et part en disant : Je m’étais dit, sûrement il va sortir, et se tenir debout pour invoquer le nom du Seigneur son Dieu ; il agitera sa main au-dessus de l’endroit malade et guérira ma lèpre. Est-ce que les fleuves de Syrie ne valent pas mieux que toutes les eaux d’Israël ? Mais ses serviteurs lui disent : « Si le prophète t’avait ordonné quelque chose de difficile, tu l’aurais fait, n’est-ce pas ? Combien plus, lorsqu’il te demande quelque chose de simple. Et la suite, nous l’avons lue.

Frères et sœurs, il y a bien des liens entre ce chapitre du Premier Testament et le récit de Luc.

A commencer par l’absence de contact physique avec les dix lépreux : Jésus ne les touche pas, n’étend pas la main sur eux, ne prononce pas de parole de guérison. A leur vue, Jésus leur dit : allez vous montrer aux prêtres ; et en cours de route, ils sont purifiés.

Ainsi Élisée et Jésus pratiquent la distance. Et ce n’est peut-être pas seulement à cause de la contagion de la maladie. Ils n’attachent pas les personnes à eux, et leur compassion n’est pas envahissante. Ils ne sont pas des gourous, plus ou moins charismatiques ; ils n’ont pas d’emprise sur les personnes.

Et ce que fait Élisée est gratuit, pur grâce ; pour cela voyez la liste des cadeaux amenés par Naaman et la suite après la guérison ...

Autre lien entre les deux récits : un samaritain ennemi des juifs d’un côté, de l’autre un général d’un royaume ennemi d’Israël.

Autre lien encore : le voyage en sens inverse pour rendre grâce à Dieu. Naaman, une fois guéri, retourne vers Élisée et déclare : Désormais, je le sais, il n’y a pas d’autre Dieu, sur toute la terre, que celui d’Israël. Le samaritain guéri revient sur ses pas en glorifiant Dieu à pleine voix et en rendant grâce à Jésus, reconnaissant pas là le lien privilégié entre Dieu le Père et Jésus.

Frères et sœurs, il reste cependant une étrangeté bien intéressante dans le récit de Luc, qui est le seul évangéliste à raconter ce moment de la vie de Jésus. Tout le monde ici respecte la loi du livre du Lévitique : les lépreux restent à distance et Jésus les envoie aux prêtres pour reconnaître leur guérison et les réintégrer dans la communauté. Et la guérison a lieu en chemin.

C’est précisément là que s’opère une rupture : un seul a tout compris ... comme Naaman ... et Jésus s’étonne que les neuf autres aient simplement obéi à ce qu’il leur avait demandé !

Les neuf lépreux guéris ont eu foi dans la parole de Jésus, mais ne vont pas plus loin que leur santé recouvrée. Le dixième lépreux et Naaman font retour vers la source du don et le ministre de ce don : leur maladie guérie est devenue terrain de la rencontre profonde avec Dieu.

L’un est samaritain et l’autre étranger : tous les deux sont des ennemis des juifs. Ils sont peut-être plus libres par rapport aux habitudes religieuses, comme les catéchumènes qui ont une fois toute neuve et qui touche tout de suite à l’essentiel.

Ils sont guéris et sauvés et ils rendent grâce. Leur joie doit être débordante. Comme celle des nouveaux baptisés. Cette joie peut venir rajeunir notre joie d’avoir le Christ comme compagnon de route au quotidien. C’est pourquoi notre venue jusqu’ici pour l’Eucharistie – c’est-à-dire en grec pour l’action de grâce – est un retour, un retour en action de grâce, parce que nous avons la joie de vivre de Dieu, la joie de vivre en Dieu.

C’est un puissant appel pour nous à aller plus loin dans ce que nous vivons au quotidien, pour aller plus loin que ce que nous vivons : jusqu’à Dieu, la source du don et Lui rendre grâce.

Frères et sœurs, cet Évangile est déconcertant. Pour le bibliste Jean-Noël Aletti, son écriture touche au sublime par le tissage entre le lépreux samaritain et Naaman le Syrien, avec le plus théologique de la foi en Christ du samaritain.

Alors, toute cette semaine, Bible en main, Premier et Nouveau Testament ensemble, travaillons, méditons, creusons ce trésor d’écriture que saint Luc nous offre. Comme Naaman, emportons chez nous un peu de terre du pays, la Parole de Dieu, pour que germe en nous la joie de l’Évangile, la joie des ressuscités qui font ensemble Eucharistie, action de grâce.

Fr. Jean-Jacques