2° dimanche du TO (C) Jn 2, 1-11

            Nous sommes au commencement de l'évangile : à peine Jésus a-t-il appelé ses premiers disciples, qu'il va, nous dit saint Jean, manifester sa gloire, c'est-à-dire faire connaître qui il était, faire voir ce qu'il venait nous révéler, faire pressentir de quel don sans mesure, de quel amour il venait nous combler, car la gloire du Christ, c'est de manifester au monde que Dieu est amour, et que cet amour s'intéresse à nous.

            Il le fait à l'occasion d'un mariage, et là il s'inscrit dans une longue tradition des écrits bibliques, nous révélant que Dieu nous aime non seulement comme un père, mais comme un époux, plein de tendresse et de fidélité. L'Écriture sainte nous fait connaître la longue histoire d'amour de Dieu pour son peuple, un amour sans cesse mis en échec par les hommes qui le refusent, mais que Jésus vient à son tour nous redire et nous offrir, et qu'il manifeste dès le début de son ministère par sa présence à un mariage.

            Le Seigneur met en toi sa préférence, tu seras la joie de ton Dieu comme une jeune mariée est la joie de son mari, annonçait le prophète Isaïe.Voilà l'amour qui se déclare aux noces de Cana. Ce mariage auquel Jésus assiste avec les siens symbolise des épousailles bien plus grandioses : le mariage d'amour de Dieu avec l'humanité, dans une longue histoire d'alliance. Oui, l'amour qui unit l'homme et la femme correspond à quelque chose qui existe en Dieu, Dieu dont la propre vie est don de soi, comme le Christ le montrera en donnant lui-même sa vie pour nous. Qu'un événement aussi banal que des noces villageoises puisse ainsi nous parler de ce qui se passe en Dieu, ce rapprochement souvent affirmé dans la Bible entre amour humain et amour divin, ce mystère qui commande notre foi et notre vie, saint Jean prend plaisir à en évoquer les résonances dans le récit des noces de Cana.

            Depuis trente ans Jésus attendait l'heure d'accomplir sa mission, de faire connaître aux hommes l'amour de son Père. Et voilà que sa mère lui suggère que cette heure pourrait ne plus se faire attendre, celle qui l'a mis au monde le lance une seconde fois dans l'aventure de son existence, par une prière discrète -ils n'ont plus de vin, c'est tout- dans un abandon total aux mains du Christ -faites tout ce qu'il vous dira- mais prière dans laquelle Jésus reconnaît un appel venant de plus haut que sa mère, au point qu'il se décide à devancer son heure, à hâter ce qui sera son don ultime. Car l'heure de Jésus, c'est l'heure pascale de sa Passion, et si elle semble déjà venue, c'est que tous ses actes vont désormais s'accomplir dans la perpective de la croix, où tout sera consommé. Et ce qu'il va faire maintenant à Cana sera le signe de sa vie donnée.

            Cette heure, qui le prend au dépourvu, il ne l'a pas choisie, mais, au fond, il ne pouvait pas trouver plus belle occasion qu'un mariage pour faire comprendre que l'amour divin qu'il vient nous révéler est un amour quasi nuptial, un amour où Dieu met son désir et son plaisir. Tu sera la joie de ton Dieu, disait le prophète : nous sommes faits pour trouver notre joie en Dieu, aussi bien que pour faire la sienne. Vérité d'un amour qui se réalise dans le Christ à la fois Dieu et homme : Dieu et l'humanité unis en un seul Corps, comme il est dit du couple humain qu'ils deviennent une seule chair.

            Dieu et l'humanité unis aussi à la même table, à ce repas de fête du Royaume à venir, que bien des repas festifs dans l'Évangile évoquent. Jésus inaugure le banquet de l'amour où prendront place, tous ensemble enfin, ceux qui se réclament de lui.

            Au festin de Cana, c'est le vin qui est en vedette, ce don précieux de Dieu pour réjouir le coeur de l'homme. Jésus multiplie le vin comme il multipliera le pain, pain et vin donnés largement, en prélude au don de la chair et du sang. Préfiguré par la profusion du vin de Cana, le sang du Christ est offert pour la multitude, capable de réconcilier tous les hommes entre eux en mettant fin au péché de leurs divisions.

            L'aventure dans laquelle Jésus se lance aujourd'hui finira en effet dans le sang. L'amour qu'il vient apporter aux hommes restera incompris, et nous savons à quel refus Jésus va se heurter, quelle hostilité va se lever et le conduire à la mort. L'heure dans laquelle Jésus entre aujourd'hui est déjà l'heure de la croix, c'est-à-dire celle du triomphe de son amour, comme l'annonce la conclusion de ce récit : là il manifesta sa gloire. Mais cette heure advenue grâce à la prière de Marie est déjà celle de la pleine manifestation de la gloire de Jésus, celle de sa résurrection, nous ouvrant le passage à la vie éternelle, au banquet du Royaume, auquel la célébration de l'eucharistie nous invite déjà. À cette invitation, qui nous a rassemblés ce matin, nous répondons par notre foi, en reconnaissant la gloire qui se manifeste en ce jour : c'était à Cana en Galilée. Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui.  

F. Thomas