2° Dimanche de Carême (C) Lc 9, 28b-36

            Qu'ils s'appellent Abraham, ou bien Pierre, Jean ou Jacques, les hommes de la Bible avaient la chance de pouvoir rencontrer Dieu, la chance, c'est-à-dire l'heureuse aventure mais aussi le risque. Les récits que nous venons d'entendre nous présentent deux de ces rencontres : d'une part, l'alliance que Dieu conclut avec Abraham, dans une mise en scène grandiose, d'autre part, l'apparition, non moins impressionnante, de la gloire de Dieu à trois des apôtres dans le corps transfiguré de Jésus.

            Les temps bibliques sont passés, mais l'histoire de Dieu-avec-nous continue. La rencontre de Dieu est, pour nous aussi, la grande affaire de notre vie, pas seulement à l'horizon de notre mort, mais comme une réalité qui peut nous devenir familière, ne serait-ce que dans les sacrements, comme l'eucharistie que nous célébrons. Nous pouvons donc revoir les deux scènes qui nous sont proposées ce matin en nous demandant, pour notre curiosité et dans notre propre intérêt : que se passe-t-il quand des hommes rencontrent Dieu ?

            Avec Abraham, Dieu décide de contracter une alliance, selon un rite compliqué qui nous est minutieusement décrit. Quand cette longue préparation est achevée, Abraham n'a plus qu'à attendre que se présente le Seigneur qui doit officiellement se lier à lui. Il attend, mais Dieu ne se montre pas. Sans se décourager, sûr de pouvoir compter sur la venue du Seigneur, Abraham patiente encore. Mais le soir tombe, et Dieu ne s'est toujours pas manifesté, alors Abraham s'endort. Et c'est quand il ne peut plus rien faire, qu'il n'a même plus conscience de ce qui se passe, que Dieu intervient dans le feu et la nuée et accorde l'alliance qu'il avait promise.

            Dans le récit de l'évangile , c'est Jésus lui-même qui prend avec lui trois de ses intimes et les fait monter en sa compagnie à la rencontre de Dieu. Avec eux il prie, et dans cette prière la rencontre est déjà commencée, même si ces trois disciples ne s'en doutent guère, car leur prière sombre dans le sommeil, ce sommeil mystérieux, comme celui d'Abraham, qui annonce l'approche de Dieu. Quand ils se réveillent, les voici dans un autre monde : le Royaume de Dieu est brusquement dévoilé, et sa gloire rayonnante a pour foyer le corps même de Jésus, qui leur apparaît tout autre, comme le lieu même de la présence de Dieu, le point où se rencontrent Dieu et l'homme, réunis en son corps transfiguré. Inutile alors de dresser la tente de la Rencontre, comme le faisait Moïse dans le désert lors de l'Exode. À partir de maintenant, le sanctuaire où Dieu peut être trouvé, c'est Jésus en personne, une demeure vivante, une présence lumineuse, une parole surtout qui nous dit les mots de Dieu : Celui-ci est mon Fils, celui que j'ai choisi, écoutez-le. Et c'est en silence, à l'écoute de Jésus, que les trois disciples redescendent de la montagne.

            À la lumière de ces deux récits, comment pouvons-nous espérer nous aussi rencontrer le Seigneur ?

          Il y a au moins deux conditions : quelque chose que nous avons à faire, et quelque chose que nous devons laisser Dieu faire en nous. Il y a un temps pour préparer l'alliance comme Abraham, pour gravir la montagne comme les trois apôtres, et un temps où Dieu agit tandis que nous restons simplement à l'écoute, dans le silence, peut-être sans nous apercevoir que c'est alors qu'il vient à nous. Les deux temps sont nécessaires : si l'on ne prépare rien pour l'alliance, ou si on reste au pied de la montagne, il n'y aura pas de rencontre parce qu'il n'y a manifestement ni désir ni espérance. Mais la façon dont Dieu répondra à notre espérance risque aussi de nous décevoir si nous nous figurons mettre la main sur lui, l'enfermer sous la tente que nous aurons dressée. Quelle que soit notre vigilance, la venue de Dieu sera toujours pour nous un événement inattendu.

            Cette vigilance, cette espérance, cette écoute définissent le climat de prière dans lequel baignent ces rencontres. Jésus avait pris avec lui ses trois disciples pour prier, et c'est tandis qu'il priait que la gloire de Dieu se révéla. Cette indication de saint Luc est discrète, mais son incidence sur notre vie de tous les jours à la recherche de Dieu est importante, car la prière reste sans doute la forme la plus familière de notre relation à Dieu, et la condition de tout progrès dans son intimité.

            Enfin, malgré tous les préalables qu'elle nous demande, la rencontre de Dieu n'est pas un aboutissement, elle est plutôt un point de départ. Toute la vie d'Abraham est une mise en route, sans cesse relancée par les visites de Dieu, ce que le récit de ce matin exprime en disant qu'Abraham eut foi dans le Seigneur, se décida sur sa parole. Dans la nouvelle alliance qu'il contracte avec nous en Jésus, cette foi, obéissante et décidée, s'appelle l'écoute, et elle nous met aussi en mouvement : ce que Dieu nous demande, c'est d'écouter son Fils et de le suivre.

           Écouter Jésus et le suivre pour aller à la rencontre de Dieu, voilà comment la liturgie nous présente ce matin notre vie, nous invitant à faire de ces semaines de carême un acheminement vers le rendez-vous de Pâques, à faire de chaque événement et de chaque décision de nos journées -à faire maintenant de l'eucharistie- une façon d'aller au devant du Seigneur et de reconnaître qu'il est là.

Fr. Thomas