1°décembre 1° Dimanche de l'Avent Les jours de Noë

Aujourd’hui, premier jour de l’année liturgique !

Avec un évangile qui nous parle du dernier jour, du Jour du Seigneur, de la fin du monde, comme on dit !

Et puis un frère d’En Calcat, frère Augustin, qui s’engage aujourd’hui par une profession temporaire, pour trois ans.

Ce n’est pas du tout son premier jour. Ni son dernier jour.

Mais c’est sans doute effectivement un jour important pour lui, qui marquera un anniversaire, comme le jour du mariage pour un couple, et donc d’une façon certaine un « jour du Seigneur » pour lui.

Quelque chose de spécifiquement chrétien nous est dit là, d’une manière très forte, très puissante. Je voudrais exprimer cette réalité-là, si déterminante pour les chrétiens que nous sommes, avec trois réflexions.

La première concerne le moment même que nous vivons, cette messe du dimanche, si routinière pour beaucoup d’entre nous, à commencer par les moines. Sainte Teresa de Calcutta faisait placarder sur la porte de la sacristie de ses communautés cet avis, adressé au prêtre : « Prêtre, célèbre cette messe comme si c’était ta première messe, célèbre cette messe comme si c’était ta dernière messe, célèbre cette messe comme l’unique messe de Jésus Christ ! »

Ta première, ta dernière, l’unique ! Et pas la tienne, celle du Seigneur : Jour du Seigneur ! Le mot « dimanche » vient du latin dies dominica, « jour du Seigneur ». Ah oui, ça change les choses.

Deuxième référence, celle d’un théologien, Christoph Théobald, qui explique : « Le récit apocalyptique [chrétien] a fait preuve d’un remarquable pouvoir de survivre à tout démenti de l’événement, de surmonter donc la discordance et de se métamorphoser finalement, sous la pression d’une fin sans cesse ajournée, en « mythe de crise permanente » : « d’imminente, la fin est devenue immanente. » (Christoph Théobald, Le christianisme comme style, p.462).

En termes plus ordinaires, voilà ce qu’a fait le christianisme : c’est toujours la fin, et pourtant il y a encore du temps à vivre, un temps devant nous. « Crise permanente », c’est toujours le moment, le moment favorable, le moment de se décider : « crise », étymologiquement, cette fois-ci, c’est du grec, cela veut dire « décider, juger, faire un discernement. ». Le premier jour et le dernier jour, c’est maintenant, aujourd’hui, le moment de commencer et le moment d’achever.

Alors j’en viens à mon troisième exemple, qui est celui que prend Jésus, un exemple biblique bien connu de tout le monde : Noë, les jours de Noë. Il ne dit pas « les jours du déluge », il dit « les jours de Noë ». Il nous dit clairement qui regarder. Car Noë est exactement comme nous, Dieu l’a prévenu. Noë a peu de temps, mais du moins tout le temps qu’il faut pour faire l’arche, un super-transatlantique, capable d’embarquer un peu de la terre entière, de tous les animaux, sept couples de tous les animaux purs, deux couples des autres animaux et des oiseaux du ciel…

En fait, en Gn 6, il y a une petite lacune dans le texte biblique, il y a des dialogues qui nous manquent.

Au bout de trois mois, Dieu vient voir Noë : « Alors, l’arche ? – Eh bien Seigneur, j’ai commandé les cèdres au Liban, j’ai reçu la facture proforma, j’ai payé, et, ma foi, la livraison ne devrait pas tarder ! –Bon ! » Six mois plus tard, car Dieu comprend que c’est quand même un sacré chantier, il revient : « Eh bien, Seigneur, le bitume pour l’étanchéité a été expédié d’Arabie saoudite au début de la semaine dernière, mais il y a eu un problème sur le test qualité, et tu imagines bien que je ne vais pas m’aventurer sur l’océan sans la certification d’une étanchéité parfaite… Ce serait trop bête de couler au bout de huit jours, ça ficherait tout ton plan par terre ! – Eh oui, tu as raison ! » Deux ans plus tard, il revient : « Alors, on y est ? –Mais oui, Seigneur, l’arche est prête, et j’ai fait rentrer déjà tout un petit monde là-dedans, mais j’ai des soucis avec les sept couples de tigres et de panthères. Les trois garçons sont partis là-bas, et il semble qu’ils ont réussi à confectionner des pièges assez performants. Donc, ça avance bien, tu vois. »

Là, on peut se demander si Dieu ne va pas commencer à lui mettre la pression…

En fait, à partir de ce moment-là, c’est exactement comme nous aujourd’hui. C’est une course de vitesse mais Noë n’a toujours pas fini de recenser les dizaines de milliers d’espèces d’insectes depuis la Patagonie jusqu’au Labrador, de la Nouvelle-Zélande au Kamtchatka… et Dieu patiente.

Le déluge est une prophétie. Son enjeu, son but, est le même que celui de toutes les prophéties de la Bible : nous faire réagir, transformer notre présent, nous appeler à donner toute sa densité à notre vie, aujourd’hui et maintenant, parce que c’est maintenant le moment où tout se joue pour moi. Il est temps de construire l’arche.

L’eucharistie a le même sens : faire que notre aujourd’hui s’éclaire et se décide à la lumière du don de Dieu, le Christ donné au monde, l’Esprit Saint donné au monde. Ce jour du Seigneur qu’est la Résurrection du Christ ne peut pas me laisser vivre de façon insensée, comme si Dieu ne m’appelait moi aussi à vivre en plénitude, à aimer de plus en plus, à construire l’arche pour que tout soit sauvé.

Frère Augustin, ta profession témoigne de ce sens profond de toute vie chrétienne : tout nous est donné, mais nous sommes incroyablement éparpillés, et Dieu nous laisse juste ce qu’il faut de temps pour rassembler un peu notre vie, l’unifier, en recenser toutes les merveilles.

Pour TOUT sauver.

Amen.

frère David