16° dimanche du TO (C) Lc 10, 38-42

Une seule chose est nécessaire dit Jésus à Marthe. Une seule chose est vraiment nécessaire ? N'y verrait on pas une singulière réduction de la réalité ? Non, l'on y verrait plutôt une magnifique ouverture car cette fameuse chose qui est nécessaire et qui simplifie tout va conditionner toutes les autres. Oui, une seule chose est nécessaire et elle va donner sens à toutes les autres. Encore faut-il bien comprendre ce qu’est cette chose nécessaire que Marie de Béthanie, dans l’évangile de ce jour semble avoir si bien saisi. Une chose apparemment surprenante et qui à priori n’attire pas l’attention voire l’approbation tant elle semble extérieurement indolente voire inutile, tant elle semble agacer les gens bien qui eux s’activent selon des critères autrement plus sérieux. « Je m’occupe, moi, de choses sérieuses » répond courroucé l’aviateur dans le Petit prince de Saint-Exupéry. Comme un écho littéraire à ces paroles de Marthe : « Cela ne te fait rien ? Ma sœur me laisse toute seule à faire le service ». Cette chose nécessaire ne serait-elle pas alors du ressort de la gratuité ? Oui, gratuité d’une écoute, d’une attention à l’autre qui ne se met pas en avant, bref, de l'humilité d’un amour qui n’étouffe pas, qui laisse le juste espace pour exister et croître. Mais attention, lu ainsi, cet évangile ne saurait justifier de quelconques attitudes d’indolence, d’inertie somnolente, non. Ce passage pourrait être pour chacun de nous un appel à privilégier ces moments apparemment inutiles de recul, de prière, de retraite, même brefs, pour discerner la volonté de Dieu dans nos vies, pour se mettre en silence et retrait de tant d’agitations externes ou internes et se mettre, chacun à sa façon, à l’écoute de ce Dieu vivant et aimant, à l’écoute de sa volonté, et surtout de son amour qui, loin de nous emprisonner dans un immobilisme béat, ne saura qu’être à l’origine d’un formidable dynamisme, d’un amour gratuit qui va conditionner, illuminer et donner sens à tout ce que nous pourrons faire par la suite. Et dés lors, nous pourrions un peu mieux comprendre St Paul qui dit trouver paradoxalement sa joie dans les souffrances qu’il supporte pour les Colossiens. Tous ces efforts, ces soucis, ces souffrances devront désormais être transfigurés et ordonnés par cet amour incroyable de Dieu que lui, Paul, leur annonce, et qui le tient debout. Oui, à sa façon, Paul a compris et vécu ce secret de Marie qui a choisi la meilleure part et nul ne saurait soupçonner Paul d’être un inactif indolent.

Cet évangile me fait aussi penser à ce conseil bien connu mais lapidaire de certains mouvements catholiques : voir, juger, agir. Voir avec attention, juger ou plutôt discerner et agir que l'on devrait absolument compléter par l'action de grâce. Conseil qui conditionne un certain agir chrétien à une extraordinaire attention d’écoute à ce Dieu inattendu et déconcertant qui n’hésite pas à s’inviter et se manifester alors que nous ne l’attendions pas ainsi. Cela s’est bien passé un peu comme cela avec Abraham qui voit surgir ces trois hommes, ces trois anges, à l’heure la plus chaude de la journée, au moment où l’on n’est peut-être pas au mieux de sa forme et de sa disponibilité pour accueillir quelqu’un. Mais aussitôt, Abraham répond et accueille sans délai. C’est conforme à sa culture orientale me direz-vous, certes, mais essayons d’être ainsi un tant soit peu attentifs et disponibles comme lui et de grandes choses pourraient bien arriver dans les possibles de nos existences. Des portes apparemment condamnées ou des passages insoupçonnés pourraient bien s’ouvrir. Et comme Saint Paul, Abraham qui s’active sans ménagement pour l’accueil de ses trois hôtes est peut-être plus proche de Marie que de Marthe, car il est animé de cette seule chose nécessaire qui va donc conditionner toutes les autres. Oui, l’écoute de Dieu, l’accueil de Dieu, l’accueil de son amour dans ma vie, la découverte de la réalité d’un Dieu qui m’aime incroyablement va pouvoir me rendre finalement très actif, non pas agité activiste sans recul mais actif d’une activité habitée, actif dans l’amour, dans le pénible labeur de l’amour pour reprendre encore une expression de Saint Paul. La découverte de la charité au sens fort, la découverte de l’amour de Dieu pour moi va libérer alors bien des potentialités et me permettre à mon tour, de personne aimée que je suis de devenir être aimant, de partager ensemble un petit quelque chose de cet amour qui ne saurait que dynamiser nos vies, de cet amour venu de Dieu qui est la base de toute communion ecclésiale, qui est reflet de la vie Trinitaire et dont nous devrions être des icônes en choisissant comme Marie la meilleure part, en accueillant et nous laissant habiter par cette seule chose qui soit nécessaire et qui n'est nullement une utopie impossible. Difficile, certes, mais pas impossible car dans les encombrements de nos existences, de nos cœurs, Dieu saura bien se débrouiller pour y ouvrir quelques déconcertants chemins de vie.

frère Philippe-Joseph