15° dimanche du TO (C) Lc 10, 25-37

Étonnement. Stupéfaction. Grande consternation. C’est probablement ce qui s’est passé lorsque le Samaritain de notre parabole est entré dans l’auberge avec un homme à moitié-mort sur sa monture ou sur ses épaules. Consternation tout d’abord parce que c’est un Samaritain qui entre dans une auberge juive (nous sommes sur le territoire juif, près de Jérusalem), alors que les Juifs et Samaritains étaient des ennemis ; les Samaritains étaient impurs pour les Juifs. Consternation parce qu’il porte ou fait porter sur un âne (ou une autre bête) un homme blessé, couvert de sang, un quasi-cadavre : le toucher pourrait rendre impur.

L’évangile ne nous dit rien de ce qui s’est passé exactement dans l’auberge au moment où le Samaritain a débarqué avec un blessé. Ce qui est dit ce que les deux, le Samaritain et le mourant, ont été accueillis, accueillis sans paroles, sans pourquoi ni comment. Personne n’a protesté, personne n’a dit : « tu es un sale Samaritain, tu n’as pas le droit d’entrer ici, tu es impur, nous ne voulons pas te voir parmi nous, l’auberge n’est pas un hôpital ».

Frères et sœurs, cette auberge c’est une image de l’Église, de ce que l’Église devrait être : sensible à la souffrance, accueillante pour des personnes blessées, méprisées, étrangères et étranges. Pas uniquement celles-ci, mais elles aussi. Nous avons quand même du mal à vivre cette mission. Nous avons du mal à accueillir ceux qui ne répondent pas à nos exigences, ceux que nous n’aimons pas, ceux qui nous font peur. C’est probablement pour ces motifs que le prêtre et le lévite, en voyant l’homme blessé, passent de l’autre côté de la route. Ils ont peur de lui, ils ont peur de se « salir », ils sentent peut-être une répugnance vis-à-vis de lui. Malheureusement, ils n’ont pas dépassé ce sentiment, cette résistance intérieure (qui peut être tout à fait normale au début). Ils ne sont pas allés plus loin, vers un comportement éthique, vers une compassion.

La compassion, c’est l’attitude du Samaritain. Lui-même méprisé par les autres, en voyant un homme blessé, est saisi de compassion, bouleversé intérieurement. Il le prend et l’amène dans l’auberge. Il reste la nuit, prend soin du blessé, puis le lendemain, il donne deux pièces d’argent à l’aubergiste en lui disant : « Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai. » Ce Samaritain, c’est Jésus lui-même. L’évangéliste Jean apporte que parfois Jésus a été insulté par ce surnom de « Samaritain » (Jn 8, 48 : « N’avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et que tu as un démon ? »).

Ici, Jésus-Samaritain laisse deux pièces d’argent à l’aubergiste, c’est-à-dire une pièce par jour. Il reviendra le troisième jour, comme il a l’habitude, comme il l’a fait p.ex. après sa mort – il est revenu ressuscité voir ces disciples le troisième jour. Il ajoute : « tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai ». Jésus nous amène dans l’Église des personnes blessées et nous demande de prendre soin d’elles, de les aimer. Il veut qu’elles guérissent et à leur tour aident les autres. Et si jamais cela nous coûte plus que prévu, il nous rendra tout (et probablement infiniment plus) au moment où il reviendra nous prendre auprès de lui.

À ce moment-là il ne va pas nous demander d’abord si nous avons jeûné tous les vendredis ni si nous avons observé toutes les rubriques liturgiques. Il va nous demander : « qui est-ce que tu m’apportes avec toi, sur ta monture, dans ton cœur ? quel homme blessé tu m’apportes avec toi ici ? » Des hommes blessés, à moitié-morts, lourds à porter (parfois lourds à supporter), nous en connaissons tous un ou plusieurs dans notre entourage, dans nos familles, parmi nos connaissances et peut-être même à l’intérieur de nous-mêmes (des parties de nous que nous n’arrivons pas à aimer, à accepter, que nous préférons ne pas voir, éviter, voire maltraiter).

À la question du docteur de la loi : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? », Jésus répond : pour avoir en héritage la vie éternelle, « Va, et toi aussi, fais de même », que ce Samaritain, c’est-à-dire « prends ton blessé sur ta monture et apporte-le-moi pour que je prenne soin de lui ». Nous n’allons pas au ciel tous seuls, nous ne nous sauvons pas tous seuls, mais ensemble, tantôt en portant les autres, tantôt en étant portés par les autres, et la plupart de temps, les deux à la fois.

fr. Maximilien