Nuit de Pâques 12 avril 2020 Mt 28,1-10

Frères, en l’absence de notre assemblée habituelle, je choisis une approche monastique avec la lectio divina que cet évangile m’a offerte.

Depuis longtemps je restais bloqué avec ce récit de Matthieu. C’est du côté de la pierre que je restais bloqué, à cause de l’apparition, trop belle, de cet ange du Seigneur qui roule la pierre et des gardes qui tombent en catalepsie. L’image a fait fortune, et du fait que Matthieu a été de très loin le plus lu de tous les évangiles dans l’histoire de l’Église, les images de la Résurrection montrent souvent ces gardes endormis, comme morts. Cela ne choque même pas l’esprit moderne, puisque l’on respecte ainsi l’invisible de la Résurrection, partout affirmé dans le Nouveau Testament : nul n’a vu Jésus en train de ressusciter ; et les gardes non plus puisqu’ils sont montrés, sinon morts, du moins comme morts, complètement out ! Le texte que nous avons entendu dit plus précisément « ils se mirent à trembler et devinrent comme des cadavres »… « Trembler », en soi, ça n’est pas très impressionnant. Regardons mieux : « ils furent secoués » eseisthêsan

Ce verbe n’est pas du tout banal, on ne le trouve nulle part chez Marc, ni chez Luc ni chez Jean, raison de plus pour ouvrir les oreilles. Or nous venons d’entendre, juste avant : « il y eut un grand tremblement de terre ». C’est la même racine : sei-ô, sei-smos. Dans le grec, il n’y a même pas de terre : « et voici il y eut un grand seismos ». Le sens précis de seismos est « secousse, puissante secousse, séisme ». Il y a un « choc » là-dedans, les personnes qui ont vécu un tremblement de terre vous le diront : les gardes ont fait bien plus que « trembler », ils ont été tellement « secoués » qu’ils sont sous le choc et effectivement tétanisés, comme morts.

Ces « gardes » sont aussi une tradition propre à Matthieu. Rien qui ressemble à cette garde ni chez Marc, ni chez Luc, ni chez Jean. Mais cette garde est omniprésente chez Matthieu, revêtue elle aussi de répétitions qui clignotent dans le texte, d’autant plus que, si la réalité est banale, le mot koustôdia, la « custodie », ne se lit que là dans toute la Bible, et par trois fois. C’est un « anglicisme » de l’époque : un mot grec qui vient tout droit du latin, qui souligne son caractère romain !

 Cette custodie est postée en inclusion de part et d’autre de notre récit de la Résurrection : avant, avec le conciliabule des grands-prêtres chez Pilate pour avoir une garde ; après, avec le compte-rendu des événements par ladite garde aux grands-prêtres commanditaires. Quand il y a une inclusion dans la Bible, on le sait, le plus important est au milieu, et ce sont les gardes sous le choc.

Regardons de plus près le séisme que Matthieu nous décrit : le double séisme de la Résurrection y est précédé d’un double séisme à la crucifixion. Et c’est là que nous retrouvons les éléments communs à toutes les traditions, synoptiques et johannique, à savoir le centurion et des soldats en faction au pied de la croix, avec cette déclaration (Mt 27,54) : « Le centurion et ceux qui gardaient Jésus avec lui, voyant le séisme et ce qui se passait, furent pris d’une grande crainte, disant : ‘Vraiment, celui-là était fils de Dieu’ »

Frères, le voilà, le bouleversement, le monumental séisme : la foi qui a frappé le centurion et les soldats !

Marc l’annonçait déjà : la foi n’est pas advenue à l’intérieur, du côté des meilleurs disciples, la foi est advenue comme un tremblement de terre parce qu’elle a frappé en premier ceux-là même qui avaient crucifié de leurs mains Jésus ou du moins veillé manu militari à l’exécution du supplice : le centurion et les soldats.

Alors, on le sait, une certaine histoire, longtemps après, réhabilitera ce centurion, comme Pilate et tous les bons Romains, finalement, mais le texte ne dit rien de tout cela.

C’est la foi des brutes et des bourreaux, des pécheurs, des lâcheurs et des renégats qui est la vraie foi, c’est elle qui doit nous bouleverser, l’évangile ne dit rien d’autre depuis le début, « je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs ». Les justes n’intéressent absolument pas le Fils de Dieu, ce sont les pécheurs et les égarés qu’il vient chercher, au prix de sa vie, et nous n’arrivons pas à l’entendre, malgré le séisme, le tremblement de terre. Nous l’entendons peu ou mal parce que nous n’arrivons pas à nous reconnaître brutes, égarés, pécheurs et bourreaux. C’est toujours là le plus gros obstacle à notre foi : notre incroyable prétention à être des justes.

La première grâce de la Résurrection est la désillusion.

Elle n’a jamais fini d’opérer dans une vie de chrétien.

Rendons grâce de ce qu’elle opère sous nos yeux en ces jours tellement inattendus : y a-t-il séisme plus puissant, désillusion plus criante, désaveu plus magistral de toute prétention ?

La grâce est à ce prix, et elle est immense, pour l’Église comme pour le monde.

frère David