La Sainte Famille Lc 2, 22-40

Frères et sœurs, laissons-nous surprendre par cette page d’Évangile ; et en premier lieu par l’étonnement de Marie et de Joseph : « le père et la mère de l’enfant s’étonnaient de ce qui était dit de lui ». La lectio divina commence ainsi : un mot qui se met à rougeoyer comme une braise. Pourquoi cet étonnement ?

Car il y a eu l’annonce de l’ange : « Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ». Il y a eu les bergers qui racontaient la visite de l’ange du Seigneur, accompagné d’une troupe céleste innombrable.

« Le père et la mère de l’enfant s’étonnaient de ce qui était dit de lui ». La note de la TOB précise : Luc tient à montrer que les parents de Jésus entrent peu à peu dans le mystère qui les enveloppe. On peut creuser cela en lisant attentivement la suite immédiate de cette page d’Évangile, dans le même lieu – le Temple de Jérusalem – quand Jésus eût douze ans. Là aussi il y a de l’étonnement pour Marie et Joseph, et de surcroît des reproches et une incompréhension.

Un auteur commente : « La Vierge Marie, douze ans après avoir accueilli l’Annonciation – on est en droit de supposer que ces choses-là vous marquent, et Luc nous dit qu’"elle gravait tout dans son cœur" – eh bien, Marie ne comprend pas son Fils (…) disant (…) : "Je suis aux affaires de mon Père" ».

Il peut y avoir une distance entre l’expérience intérieure qu’ont fait Marie et Joseph et ce qu’en disent les récits évangéliques avec des apparitions d’anges et de grandes manifestations célestes. Ainsi, comme tout ne semble pas leur avoir été donné dès le début comme une évidence limpide, Marie et Joseph s’étonnent, ils tâtonnent, et même ils ne comprennent pas.

Le dominicain Père Ambroise-Marie Carré disait : « J’ai toujours considéré la vie de Marie comme une lucidité progressive. Elle a cru, beaucoup plus qu’elle n’a compris, et en cela [aussi] elle est bien notre sœur ».

Alors, frères et sœurs prenons au sérieux la prière d’ouverture de cette messe : « Tu as voulu Seigneur que la Sainte Famille nous soit donnée en exemple ». Prenons cette prière au sérieux, mais pas de travers. Non comme un exemple surplombant nos vies, non comme un exemple à copier, mais comme un exemple éclairant nos vies.

Non un exemple à copier : c’est un enfant conçu avant la cohabitation des époux, un enfant conçu par un moyen quelque peu inhabituel … et quel enfant !

Non un exemple surplombant nos vies : la famille de Jésus n’est pas une famille parfaite sans aucune ombre ; nous avons vu qu’il y a de l’incompréhension et des reproches.

Alors plutôt un exemple éclairant nos vies, d’humanité à humanité, d’expérience humaine à expérience humaine. Car tout de même, la Sainte Famille, c’est le Verbe de Dieu venu à hauteur d’humanité, et non pas Marie et Joseph transportés dans les cieux !

Noël – et la vie de la Sainte Famille – c’est le Christ passé de la gloire du Père à un petit enfant entré dans toute l’épaisseur de la vie humaine.  

Alors plutôt que de rêver la Sainte Famille sur le mode idéal, regardons précisément – Bible en mains – comment la Sainte Famille vient, au tout début de l’Évangile de Luc, bousculer la Loi de Moïse … au-delà de ce qui est dit de son observance.

Deux rites distincts doivent être accomplis selon la Loi de Moïse : d’une part la purification de la mère – à cause du sang lors de la naissance – et d’autre part, pour un premier-né, l’offrande d’une somme d’argent. Ce que raconte ici saint Luc, c’est la purification de la mère avec l’offrande prévue pour les pauvres : deux oiseaux offerts en sacrifice. Mais il y ajoute un geste nouveau : la présentation de l’enfant à Dieu dans le Temple de Jérusalem.

Voyons comment saint Luc procède, car c’est de la dentelle :

Quand fut accompli le temps prescrit par la loi de Moïse pour la purification (en fait de Marie !), les parents de Jésus l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur ».

Vous saisissez ici le basculement : à l’occasion de la purification de la mère, un geste absolument nouveau : la Présentation de l’enfant à Dieu.

Saint Luc ajoute immédiatement : selon ce qui est écrit dans la Loi : "tout premier-né de sexe masculin sera consacré au Seigneur". Mais il s’agit ici – non de la purification de la mère – mais de l’offrande d’argent pour l’enfant premier-né, geste qui n’est pas explicitement relaté par saint Luc. Or cette consécration par une offrande ne nécessite pas une présentation de l’enfant dans le Temple de Jérusalem.

Alors, ô prodige, saint Luc ré embraye ensuite sur la purification de la mère : Ils venaient aussi offrir le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple d’oiseaux.

Ainsi, dans ces quelques lignes que nous avons l’habitude de lire très vite, saint Luc instille entre les deux mentions de la purification de la mère – au début et à la fin – un rite nouveau, la présentation de l’enfant à Dieu, arc-bouté sur le don d’argent pour le premier-né.

Il y a donc, dès les premières pages de l’Évangile, un au-delà de la Loi de Moïse qui est en fait une fidélité profonde.

C’est cela la Sainte Famille dans l’Évangile : un tout jeune couple, porteur d’une promesse inouïe qu’ils découvrent peu à peu ; et déjà cela bouscule les habitudes et les rites.  

« Tu as voulu Seigneur que la Sainte Famille nous soit donnée en exemple ». Un exemple éclairant nos vies.

fr. Jean-Jacques