L'Épiphanie du Seigneur (A) Mt 2, 1-12

Épiphanie ...

Étoile, mages venus d’Orient, cadeaux mystérieux, songe ... il y a du merveilleux dans ce récit ; et en nous des images non moins merveilleuses de crèches, de contes, de légendes.

Il ne s’agit pas de nier ce merveilleux, car il touche aux profondeurs de nous-mêmes ; mais il nous faut l’intégrer dans le mystère du Christ ... et surtout ne pas confondre merveilleux et mystère.

Nous verrons que le mystère du Christ se situe toujours dans une perspective d’incarnation de plus en plus profonde ; il est donc autrement plus tragique que le merveilleux, qui vise le plus souvent une fuite du monde et de ses contingences.

Épiphanie. Littéralement : manifestation au-dessus, manifestation du Christ au peuple immense des non-juifs ... dont nous sommes !

Épiphanie, manifestation au-dessus : c’est vrai pour les mages, guidés par l’étoile, et qui rencontrent un Roi inattendu.

Mais dans cet Évangile, tout entier centré sur les mages, règne un grand silence. Les mages ne prononcent aucune parole. Rien n’est dit des réactions de Marie, et on ne parle même pas de la présence de Joseph.

Il nous faut respecter ce silence : le texte nous dit qu’il y a Épiphanie pour les mages et seulement pour eux.

Notons au passage que dans l’Évangile les mages n’ont pas de nom et qu’ils ne sont pas rois : c’est dans le texte du prophète Isaïe mais pas dans l’Évangile ! Ils ne sont pas trois non plus, mais ils amènent trois sortes de présents.

Et France Quéré – théologienne protestante – parle à juste titre non de Vierge à l’enfant mais d’enfant à la Vierge.

Quant à la suite ... on dit que l’on juge l’arbre à ses fruits. L’Épiphanie génère un fruit fort amer : un massacre d’enfants à Bethléem. C’est – osons l’expression – anti- Épiphanique. C’est le contraire de l’oracle d’Isaïe : le loup n’habite pas avec l’agneau, il le dévore. L’Incarnation du Christ ne rend pas automatiquement le monde meilleur ; au contraire même, l’Incarnation du Christ attise le mal.

Nous sommes bien loin du merveilleux ; nous sommes devant le mystère du Christ, dans lequel il nous faut entrer davantage, à travers tout l’Évangile.

Car l’Épiphanie inaugure une logique que l’on retrouvera tout au long de l’Évangile : au Baptême, à la Transfiguration et à la Résurrection.

- Le Baptême du Christ est incontestablement une épiphanie pour le Christ et pour tous les participants. Quel en est le fruit ? l’expérience du désert et l’épreuve de la tentation, c’est-à-dire une incarnation qui s’approfondit, comme une racine s’enfonce en terre. 

- La Transfiguration est une épiphanie ... pour le petit nombre des participants. Elle est donc limitée, comme pour les mages, à quelques personnes, à la différence du Baptême où les témoins sont plus nombreux. Quel en est le fruit : à partir de ce moment, Jésus commença à dire à ses disciples qu’il allait être mis à mort. C’est l’incarnation qui se poursuit, l’enfoncement dans la terre jusqu’à l’ensevelissement.

- La Résurrection est, quant à elle, – osons le mot – une archi-épiphanie ... mais dans le secret : elle a eu lieu de nuit, sans bruit et sans aucun témoin. A l’anti-épiphanie du massacre des innocents de Bethléem, répond l’archi-épiphanie de la résurrection de l’innocent massacré. La racine a pénétré jusqu’au profond de la terre et l’arbre reverdit à jamais.

Ainsi les Évangiles nous présentent des épiphanies, certes, mais des épiphanies discrètes, non médiatiques et qui n’écrasent pas.           

Les mages sont venus guidés par une étoile ; ils sont repartis avec l’étoile en eux, le Verbe de Dieu en eux !

Frères et sœurs, n’est-ce pas là notre expérience quotidienne de la Parole, en ses scintillements fugaces ? N’est-ce pas notre expérience de l’Eucharistie, une épiphanie dans la foi, et d’une discrétion infinie ... N’est-ce-pas aussi notre expérience, parfois, de la présence du Christ dans nos frères ?

Voilà pourquoi, frères et sœurs, l’Épiphanie est notre fête et nous enseigne quelque chose de très important pour notre vie quotidienne, d’étoile dans la nuit en lueur d’aube, soleil qui perce le brouillard, gros nuages qui obscurcissent l’horizon avant que ne revienne le soleil ... tout cela, c ‘est notre vie au quotidien, avec ses épiphanies, petites et grandes.

Vivons-les dans l’attente du jour où l’étoile brillante du matin se lèvera dans nos cœurs et nous fera entrer dans la Cité qui n’a pas besoin de lumière, car le Seigneur Lui-même y répandra la clarté de Sa Présence ... l’Épiphanie pour toujours. Alleluia !

fr. Jean-Jacques