Baptême du Seigneur Mt 3,13-17

Frères et sœurs, qu’est-ce que peut bien évoquer pour nous ce baptême du Seigneur qui ouvre l’évangile ?

Eh bien, tout simplement le baptême, le sacrement du baptême qui est pour le chrétien l’entrée dans la vie avec le Christ.

–Attention, attention, disent aussitôt avec une voix crispée les exégètes et les théologiens : le baptême de Jean n’est pas le baptême des chrétiens ! –Evidemment, puisque, par notre baptême à nous les chrétiens, c’est dans la mort de Jésus que nous sommes plongés pour ressusciter avec lui. Or Jésus n’est pas encore mort et ressuscité. Bien sûr ! Donc d’accord. Tout à fait d’accord.

Et pourtant, Jésus nous dit là, dans cette figure du baptême, dans cette parabole d’un baptême, par ses propres gestes et ses propres paroles, quelque chose de très important, quelque chose d’éminemment précieux qui vaut pour notre attitude vis-à-vis de ce sacrement fondamental et de tous les sacrements. Ce quelque chose, je le trouve exprimé non pas dans la grande épiphanie trinitaire, mais dans ce qui la prépare, dans les préparatifs du geste : n’est-il pas frappant que le geste du baptême de Jésus par Jean ne s’accomplisse qu’après une RETICENCE très manifeste ?

Jean résiste à la demande de Jésus et lui dit : ‘Non, ça ne va pas, c’est pas à moi de le faire, c’est moi qui ai besoin de toi : c’est à toi de le faire pour moi !’ Il veut inverser les rôles. Mais Jésus résiste, et il insiste : ‘le fait que tu le fasses pour moi, c’est cela « ACCOMPLIR TOUTE JUSTICE. »’

J’aurais beau tourner la phrase dans tous les sens, ces trois mots-là sont incompressibles et terriblement encombrants : « accomplir toute justice ». Impossible de passer trop vite. Jean et Jésus ne se font pas des politesses. L’évangile ne nous raconte pas des ronds de jambe. Vous vous étonnez que je donne tant de place aux préparatifs, aux prolégomènes, alors que ce qui va suivre est si grand, si sublime… Oui, mais je ne peux pas enjamber cette justice accomplie, totale, pleine, parfaite, dont parle Jésus. Il y a là une parole de Jésus, difficile mais incontournable. La pleine justice, la parfaite justice, est-ce que cela pourrait rester un détail, un accessoire plus ou moins superflu ?

Or il se trouve un puissant écho à cette RETICENCE à la fin de l’évangile, dans ce qui se passe le dernier soir, au dernier repas, au lavement des pieds, l’évangile que nous lisons le jeudi saint : là, c’est Pierre, le chef des apôtres, qui est réticent, qui veut inverser les rôles, à nouveau : ‘non, tu ne me laveras pas les pieds, non, pas toi’.

Au début, à la fin. Accès au baptême, accès à l’eucharistie : tentation à chaque fois d’inverser les rôles.

Et si cela nous parlait de notre accès aux sacrements ?

Et si cela nous parlait de la dignité ?

La dignité du ministre d’un sacrement, celui qui comme Jean-Baptiste semble « faire » quelque chose. Et la dignité de celui qui le reçoit, qui se « laisse faire », qui laisse Jésus lui laver les pieds, comme Pierre, au jeudi saint. Les deux disent : « je ne suis pas digne, ni de faire, ni de me laisser faire ».

Du point de vue de la dignité, c’est donc insoluble, le sacrement ! Il faut prendre en compte cet embarras où Jésus très volontairement nous plonge.

Jésus le Juste, l’homme de parfaite justice, au seuil de son ministère, a voulu se « laisser faire » par Jean-Baptiste, dans une humilité radicale, au point de choquer Jean-Baptiste, et c’est avec la même humilité qu’il agit comme ministre au moment du dernier repas, en se faisant le serviteur du lavement des pieds, au point de choquer Pierre.

Inversion des rôles : où est donc le Christ dans le sacrement ?

Il n’est pas cantonné dans le rôle du ministre, il est toujours en face, toujours l’autre. Voilà l’épiphanie sacramentelle ! Nul ne tient la place, ni le ministre, ni celui qui vient se laisser faire. Christ est en face, Christ est l’Autre. Seul le respect mutuel permet que s’accomplisse l’épiphanie, la manifestation.

Tous les sacrements sont des abaissements. Ils apparaissent aux non-chrétiens et à pas mal de chrétiens comme des rites dérisoires et humiliants. Ils requièrent des chrétiens qui les célèbrent une attitude de réelle humilité devant le trois fois rien qui en est la matière, de l’eau, du pain, du vin, de l’huile, humilité plus encore sans doute devant l’indignité avérée des ministres et de certains qui viennent s’y laisser faire, « que je connais bien et sur qui j’aurais beaucoup à dire ». L’or, l’argent, l’encens, les précautions et les dentelles n’y changeront jamais rien.

Cet abaissement de Dieu dans le sacrement est le dernier mot de l’épiphanie, de la manifestation de Dieu en ce monde.

frère David