30° dimanche du TO (A) Mt 22, 34-40

Frères et sœurs, cet Évangile est d’une profondeur et d’une vérité inouïes, y compris au plan psychologique, quand il énonce : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Encore faut-il ne pas extraire cet Évangile de son contexte, et ne pas détacher son extraordinaire actualité du terreau bien particulier où il a été énoncé.

Car le contexte de cet Évangile est extrêmement polémique, comme le dit la phrase : « les pharisiens apprenant que Jésus avait fermé la bouche aux sadducéens se réunirent (...) pour le mettre à l’épreuve ». Comme dimanche dernier pour la question de l’impôt à César.

L’épisode avec les sadducéens a été omis dans le découpage liturgique : à vous, frères et sœurs, d’aller voir de quoi il en retourne !

L’Évangile proclamé dimanche dernier inaugurait quatre controverses : voyez lesquelles dans votre Bible-à-notes. Et voyez comment ces controverses prennent place entre l’entrée joyeuse de Jésus à Jérusalem au chapitre 21 et la plainte amère de Jésus sur Jérusalem dans le chapitre qui suit celui de l’Évangile de ce jour. Entrée joyeuse à Jérusalem et plainte amère sur Jérusalem encadrent tout cet ensemble : c’est la Passion qui approche.

Cela signifie que ce que dit Jésus de l’amour de Dieu et de l’amour des autres n’a pas été prononcé sous un ciel bleu avec des nuages roses et des regards tout enamourés de surnaturel et de douceur. C’est la guerre – la guerre des mots et des controverses.

Et dans ce contexte, Jésus proclame quelque chose de fondamentalement nouveau et novateur. Donc ce n’est pas uniquement pour quand ça va bien. Ce que dit Jésus, c’est quand il y a de l’orage, des tempêtes et du vent d’autan dans nos vies et quand les chrétiens sont persécutés. Telle est la force de Ses paroles, de Sa Parole.

Quel est l’inouï de la Parole de Jésus pour ses contemporains ? Comme le docteur de la Loi le fait remarquer, la première alliance contient les deux commandements de l’amour de Dieu et du prochain. Les sages juifs avant Jésus articulaient déjà ces deux commandements ensemble. Du temps de Jésus, un débat opposait les pharisiens qui défendaient l’égale importance des 613 préceptes de la Loi et ceux qui tentaient de les hiérarchiser, de les mettre en perspective et de les ramener à un essentiel qui donne sens à tout l’ensemble.

Personne avant le Christ n’avait élevé l’amour du prochain à la hauteur de l’amour pour Dieu.

Ce que fait Jésus est tout à fait novateur : il relie les deux commandements en les rendant inséparables et de surcroît il les situe au dessus de toute la Loi et de tous les Prophètes – excusez du peu !

Et il les relie en Lui, en marchant vers Sa Passion, en allant jusqu’à l’amour des ennemis.

Venons-en maintenant à la grande actualité de cet Évangile, avec l’éclairage de la psychologie. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » : phrase  très ancienne de la foi juive puisqu’elle est attestée dans le livre du Lévitique (Lv 19, 18).

« Comme toi-même ». Car, pour pouvoir aimer autrui, il faut un amour suffisant pour soi.

C’est même la capacité de s’accepter aimé par autrui qui fonde la capacité d’aimer les autres. Et en ce domaine, nous pouvons être très blessés. Soit manquer radicalement d’estime de soi – et cela peut conduire au suicide – soit avoir un narcissisme très pesant quand on ne parle que de soi et de ce que l’on a fait ... mais là encore c’est l’angoisse de ne plus exister qui se manifeste.

Un homme qui manquait beaucoup de cette estime de soi – et a fini par se suicider – avait écrit : En disant "de toute façon, personne ne m’aime", quelle part de complaisance est-ce que j’entretiens avec cette question ? Il continuait : bien sûr, c’est une échappatoire fantastique au devoir d’aimer car alors, il n’y a plus de réciproque à offrir !

C’est là précisément notre l’Évangile peut venir profondément nous rejoindre. Comme pour cet enfant pas heureux en famille qui se disait : « Dieu au moins il m’aime, Dieu au moins il me comprend » et c’est devenu un appui pour toute sa vie qu’il a ensuite consacrée à Dieu. C’est l’expérience du prophète Isaïe : « J’ai de la valeur aux yeux du Seigneur, c’est mon Dieu qui est ma force » (Is 49, 5). Cet appui de Dieu en nous – si nous le cultivons – est une véritable force.

Alors, que la littérature spirituelle du XIXème siècle ait de beaucoup exagéré sur le renoncement de soi-même pour s’oublier en Dieu, c’est trop évident ; mais cela baignait dans des contextes culturels et familiaux qui permettent de le comprendre.

Par contre, inadmissibles – parce que graves – sont les dérives relevées par le Prieur de la Grande Chartreuse dans un livre récent (Dom Dysmas de Lassus, Risques et dérives de la vie religieuse, paru en 2020). Dans des instituts religieux nouveaux, les personnes en charge ont parfois laminé l’estime de soi des jeunes sœurs et frères pour – soit disant – laisser en eux toute la place à Dieu. Or « détruire l’estime de soi, c’est détruire la possibilité d’entrer en relation avec Dieu », et cela entraîne désespoir et angoisse profonde.

Frères et sœurs, avec Bernanos, demandons les uns pour les autres ce qu’il appelait la grâce des grâces : s’aimer humblement soi-même.

Fr. Jean-Jacques