26 février 2020 Cendres Mt 6,1-6.16-18

Au centre de toutes les pratiques vertueuses que sont l’aumône, la prière et le jeûne, Jésus place, de façon très inattendue, la dimension du secret : le visible et l’invisible, ce qui se montre, se donne à voir, et ce qui reste caché, hors de prise pour les autres hommes.

Sans doute après deux mille ans de christianisme, nous est-il difficile de percevoir combien ces paroles de Jésus ont contribué, mieux que celles d’une multitude de philosophes antiques, à rendre commune et incontournable la notion de conscience, individuelle, conscience morale personnelle, conscience inviolable, inaccessible aux autres, conscience qui n’est ouverte qu’à Dieu seul, ce Dieu que Jésus appelle –et c’est unique dans les évangiles : « TON Père ».

Celui qui voit dans le secret n’est pas le grand Juge universel, il est « ton Père », celui qui à ce moment-même où il regarde, où il tourne son visage vers toi, vers ta bonne action, fait de toi son fils, sa fille, t’engendre véritablement. Ce regard d’amour dans ma conscience inviolable, la plus secrète, est une semence jetée dans mon jardin, une génération divine.

Il est remarquable que Jésus prenne le côté vertueux, et non pas la faute, le péché.

Pourquoi ? Parce que, pour ce qui est du péché, ce sentiment de la conscience coupable a déjà été éveillé, creusé et souligné par quantité de sages, Juifs ou Grecs. Les Psaumes y reviennent souvent. L’image grecque des Érinyes, les divinités vengeresses, les « Mouches » de la pièce de théâtre de Jean-Paul Sartre, illustre cette présence accablante de la culpabilité.

Or Jésus, loin de nous emmener vers le tribunal de la conscience, nous fait découvrir ce qu’il appelle le « cellier » de la conscience, le tamieion, le coffre-fort secret du cœur, la resserre où le maître de maison met sous clef des réserves de vivre et les choses précieuses de la maison.

C’est à une pratique de paix, d’apaisement, que Jésus nous invite. Et l’Église relaie cette invitation à tous les chrétiens au moment du carême. Laissons-nous devenir les fils et les filles de Celui qui fait briller son soleil sur les méchants et sur les bons.

Soyons disciples de la pauvre veuve de l’évangile qui a tant impressionné Jésus, et qu’aucun disciple n’avait remarqué : elle seule, sous les yeux du Père, savait qu’elle avait donné tout son bien, toute sa vie, en jetant dans le trésor deux piécettes.

Et nous moines, qui passons tant de temps à prier visiblement, et qui savons si bien à longueur d’offices comme notre cœur est parfois loin de la prière, regardons Jésus qui se lève tôt dans la nuit pour prier son Père, et personne ne sait où il est passé.

Acceptons d’avoir faim, d’avoir secrètement faim, pas seulement de la justice des autres, mais de la nôtre ; acceptons de rester sur notre faim sans dénigrer, sans geindre, sans nous lamenter sur l’universelle médiocrité, ayons faim joyeusement de justice et d’amour, en présentant aux autres un visage souriant. Tel est le parfum de l’Esprit Saint : il se répand au-dehors parce que le Père au-dedans est en train de semer des violettes, des narcisses, du lilas, et beaucoup d’autres essences rares. C’est à la veille de sa Passion, précisément, que Jésus se voit inondé de parfum, d’une myrrhe précieuse sur la tête dont l’odeur remplit toute la maison du lépreux.

frère David