24° dimanche du TO (A) Mt 18, 21-35

Ce dimanche, l’évangéliste saint Matthieu nous raconte Jésus donnant un enseignement sur le pardon. Si prêcher sur le pardon me semble délicat, inviter à pardonner ou s’efforcer de le faire dans certaines situations de violence et d’injustice pourrait l’être plus encore, voire impossible au moment de la connaissance de ces situations ou de leur vécu. Pourtant, le Seigneur nous demande de pardonner. 

Que pourrait-on dire du pardon à des parents dont la fille aurait été assassinée par leur gendre ? À une femme violée par quelqu’un de sa famille ? À un homme qui aurait subi bien des outrages dans son enfance ? Aux victimes de toutes sortes d’agression, de barbarie ? De telles situations lorsqu’elles se présentent et si elles se présentent invitent peut-être d’abord à un accueil silencieux et respectueux de la souffrance qui se manifeste avant d’oser toute parole, si jamais parole il devait y avoir.

Lors de son passage au monastère en 2014, Claire Ly cambodgienne réfugiée en France et bouddhiste devenue chrétienne témoignera que pendant très longtemps en récitant le Notre Père, elle ne pouvait dire « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Elle avait fui le régime de Pol-Pot au Cambodge qui avait massacré sa famille ; elle-même en ayant réchappé de justesse.

Mais, ce qu’elle ne pouvait dire ni de cœur ni de bouche, elle le remettait au Seigneur pour que lui le dise pour elle. Et un jour, toujours animée du désir de pardonner sans y parvenir alors, la grâce lui fut donnée de dire le Notre Père complètement et d’accomplir l’impossible, d’accorder dans sa prière au Père son pardon à ceux qui l’avaient gravement offensés. Cela lui prit des années voire plusieurs dizaines d’années au cours desquelles, nous ne pouvons pas douter, que l’Esprit de Dieu l’anime et la porte dans sa souffrance et son incapacité à pardonner. Non seulement l’Esprit de Dieu, mais avec et en Église car son pardon personnel s’est dit par la médiation du « nous ecclésial » où le corps communautaire soutient le membre souffrant.

On devine que cela lui fut donné non par sa propre intelligence, non par sa propre volonté, mais par le long et douloureux désir dans son cœur de pardonner à ses bourreaux en s’abandonnant à Jésus, qui sur la croix a pardonné.  Elle se conformait dans son désir à l’image de Jésus sans parvenir au pardon par sa volonté, mais le Père par la sienne l’a conformée aux paroles de son Fils qui demande le pardon des offenses. Le pardon n’efface pas l’offense, il la transfigure. Le Christ ressuscité porte dans sa chair crucifiée les stigmates éternels des clous. Son cœur divin pardonne l’offense, son corps d’homme ressuscité en garde la marque et le souvenir. Ce qui défait l’homme Jésus dans sa chair est restauré dans sa résurrection et perd tout pouvoir de mort.

Parlant du pardon, le dominicain Jean-louis Bruguès écrit : « Le pardon ne restaure pas un état antérieur. Ce qui a été cassé le restera. Il ne prolonge pas une relation provisoirement interrompue. Il crée du neuf. Il inaugure un nouveau chapitre dans l’histoire de la relation brisée. Il tourne la page. Il n’oublie pas, il n’excuse pas, car il y a des fautes inexcusables (…) Il donne à l’offenseur une nouvelle chance. Il ne veut pas que le dernier mot reste au mal. Signe véritablement pascal, il ‘troue la mort’ (1 Co 15, 54-56) pour que filtre à nouveau la lumière du Royaume qui vient »

L’exemple de Claire Ly évoqué plus haut indiquerait peut-être une voie possible dans ce qui semblerait à priori impossible dans certaines situations : remettre son incapacité à pardonner dans un acte de foi en celui qui s’est montré capable de pardonner sur la croix à ses bourreaux et qui a révélé dans sa résurrection la puissance de son amour. C’est lui, le Christ Jésus qui est la source du pardon à laquelle il faut puiser, non nécessairement pour y parvenir, mais pour au moins et c’est déjà admirable tendre vers cet horizon, le poursuivre dans un acte de foi que le mal, les ténèbres ne l’emporteront pas.

Ainsi, frères et sœurs, avec Claire Ly, faisons nôtre aujourd’hui ce qu’elle écrira un jour : « Croire au Christ, c’est reconnaître qu’en lui, Dieu fait de moi, par la force de son Esprit, une ‘cobelligérante’ contre le mal. Croire en Jésus-Christ ressuscité et vraiment Dieu, c’est aussi reconnaître que le mal ne peut plus m’anéantir. Car en Christ, Dieu a vaincu le mal. » Amen

Fr. Nathanaël