21° dimanche du TO (A) Mt 16, 13-20

« Pour vous, qui suis-je ? » Chaque fois que nous entendons cet Évangile de la confession de Pierre, la question résonne à nos oreilles comme si Jésus, après l’avoir posée à ses disciples, nous la posait à notre tour. Mais quelle est l’intention de Jésus quand il demande ainsi « Pour vous, qui suis-je ? » ? Veut-il tester ses disciples, voir quel est leur niveau de compréhension à son sujet ? S’agit-il d’une sorte d’ “interrogation surprise” comme à l’école, d’un contrôle des connaissances pour évaluer les acquis avant d’aller plus loin ?

À y regarder de près, je trouve cette question assez étrange dans la bouche de Jésus. Que Dieu demande aux hommes qui il est ou ce qu’ils pensent de lui, cela ne va pas de soi. Dans la Bible, on assiste plutôt au contraire : un homme qui interroge Dieu pour qu’il lui dévoile son identité. Ainsi, lors du combat contre son mystérieux adversaire, Jacob demande « Fais-moi connaître ton nom » (Gn 32, 30), mais c’est en vain : après avoir reçu, lui, un nouveau nom (Israël), il n’obtient en guise de réponse qu’une bénédiction. Plus tard, Moïse, voulant savoir qui est ce Dieu qui parle dans le buisson ardent, entendra cette formule, fameuse, mais énigmatique : « Je suis qui je suis. » (Ex 3, 14)

On a l’impression que la question de Jésus est vouée à rester sans réponse, humaine du moins. Comme le buisson qui brûle et ne se consume pas, la question de savoir qui est Dieu, question brûlante s’il en est, semble impossible à résoudre ; elle ne sera jamais consumée, jamais éteinte. Qui pourrait dire qui est Dieu alors que « ses décisions sont insondables, ses chemins impénétrables » ? Jésus lui-même affirme que « personne ne connaît le Fils sinon le Père » (Mt 11, 27). À vrai dire, nous avons beau chercher à affiner notre connaissance du Christ, c’est plutôt nous qui sommes connus de lui, « car tout est de lui, et par lui, et pour lui » !

Dans la question « Pour vous, qui suis-je ? », faut-il alors donner de l’importance au “pour vous” ? Jésus susciterait ainsi de la part de ses disciples une réponse qui soit personnelle, où chacun s’engagerait en conscience et en son propre nom, au lieu de s’aligner sans esprit critique et sans désir d’innovation sur les affirmations officielles et préétablies… Cependant, sans que chacun des disciples ait pu donner son avis, Pierre répond au nom de tous et sa réponse, osons le dire, nous apparaît aujourd’hui un peu académique, comme directement puisée dans le catéchisme ou dans un bon manuel de christologie : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! ». Jésus, pourtant l’en félicite : « Heureux es-tu » ; et il le félicite justement parce que la réponse ne vient pas de lui : « ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela » !

Paradoxale bonne réponse, donc, que celle de Pierre à la question « Pour vous, qui suis-je ? » ! Cette question, en effet, appellera toujours une réponse à la fois personnelle et communautaire, c’est-à-dire ecclésiale. Quand il s’agit de connaître le Christ, nul n’est seul à donner sa réponse. La connaissance du Christ est toujours une connaissance qui me précède et me dépasse. Être chrétien, c’est répondre à cette question de Jésus « Pour vous, qui suis-je ? » et on ne peut se passer d’y répondre, ce qui ne peut se faire que personnellement certes, mais jamais tout seul, jamais sans l’Église.

C’est ce que signifie précisément l’expérience de Pierre dans la réponse qu’il donne et qui lui est révélée par le Père : expérience fondamentale et exemplaire, que Jésus authentifie et qui inaugure la manière de croire et de confesser la foi dans l’Église. Lorsqu’il dit « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! », Pierre ne possède pas la vérité, il est possédé par elle ! Ainsi en va-t-il de l’Église en son Magistère, garant de l’objectivité de la foi révélée, par delà la subjectivité de chaque ministre de ce Magistère.

Il peut arriver bien sûr que nous soyons déçus ou scandalisés par les faiblesses de ces ministres, mais que cela ne nous détourne pas de la confession de foi de Pierre et de ses successeurs dans la communion de l’Église ! D’ailleurs, aussitôt après l’Évangile d’aujourd’hui, Pierre lui-même sera traité de « Satan » par Jésus. Oui, le « Heureux es-tu Simon fils de Yonas » n’a pas empêché le « Vade retro, Satanas », mais celui-ci n’inva-lide pas pour autant la béatitude qui l’a précédé, ni la promesse de Jésus : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance de la mort ne l’emportera pas sur elle. » Plus tard encore, le même Pierre qui a dit « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » dira et redira « Je ne connais pas cet homme. » (Mt 26, 72.74) Mais Jésus ressus-cité reprendra la question, autrement : non plus « Pour toi, qui suis-je ? », mais, par 3 fois « M’aimes-tu ? » (Jn 21, 15.16.17). N’en doutons donc pas : plus que par la connais-sance et les définitions justes (si importantes et utiles soient-elles), c’est par l’amour que tous, du pape jusqu’au dernier des baptisés, nous seront sauvés. Oui vraiment, « quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la connaissance de Dieu ! »

Alors, frères et sœurs, nous qui allons confesser dans quelques instants notre foi, la foi de l’Église, puissions-nous prier ainsi avec le saint pape Paul VI :

« Ô Seigneur, fais que ma foi soit entière, sans réserves, et qu’elle pénètre dans ma pensée, dans ma façon de juger les choses divines et les choses humaines ;

Ô Seigneur, fais que ma foi soit libre ; qu’elle ait le concours personnel de mon adhésion, accepte les renoncements et les devoirs qu’elle comporte et qu’elle exprime le meilleur de ma personnalité : je crois en toi, Seigneur ;

Fais que ma foi soit humble et qu’elle ne croie pas se fonder sur l’expérience de mon esprit et de mon sentiment ; mais qu’elle rende témoignage à l’Esprit Saint, et qu’elle n’ait d’autre garantie que dans la docilité à la Tradition et à l’autorité du magistère de la Sainte Église. Amen »*

Fr. Jean-Roch

* Paul VI, Audience générale du Mercredi 30 octobre 1968