13° dimanche du TO (A) Mt 10, 37-42

« Qui vous accueille m’accueille ; et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé. » Placée précisément au milieu de l’Évangile de ce dimanche, cette parole de Jésus semble désigner la question de l’accueil comme son pivot central. Or l’accueil est aussi une réalité centrale de notre expérience personnelle. Chacune de nos vies est incluse entre l’accueil que nos parents ont fait au don de la vie, en nous accueillant à notre naissance, et celui que nous espérons recevoir de la miséricorde divine, au terme de notre existence terrestre, pour vivre avec le Christ en Dieu pour toujours. Dans l’entre-deux, notre vie, faite essentiellement de relations, est marquée par de multiples situations et expériences d’accueil (accueil reçu, accueil donné) ou de non-accueil (subi ou infligé).

Dans l’Évangile, comme dans toute la Bible, l’accueil, l’hospitalité, est une valeur très prisée, présentée comme acte de charité, œuvre de miséricorde. Et nous savons avec quelle insistance Jésus invite ses disciples à sa pratique, notamment à travers la parabole du jugement dernier : « J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli. » (Mt 25, 35) Mais ici, dans les consignes données aux Apôtres, Jésus ne leur enseigne pas d’abord comment se montrer eux-mêmes accueillants, comment être généreux dans l’accueil envers les gens à qui ils sont envoyés. Non, il les incite plutôt à se faire accueillir, car ainsi à travers eux c’est lui, Jésus, qui sera accueilli, et Celui qui l’a envoyé.

Pour cette mission, pas de paroles, pas de programme de prédication, mais tout simplement l’invitation à vivre une expérience concrète d’accueil, où c’est l’Apôtre qui est accueilli. « Faites-vous accueillir, laissez-vous accueillir, acceptez d’être accueillis », leur dit en quelque sorte Jésus. Exactement comme l’ont vécu les prophètes : Élisée chez la riche Sunamite, et avant lui son maître Élie chez la pauvre veuve de Sarepta. Jésus lui-même se laissait souvent inviter (chez Pierre et André à Capharnaüm, chez Lévi-Matthieu après sa vocation, chez Simon le Pharisien, et bien sûr chez ses amis de Béthanie, Marthe, Marie et Lazare) et aussi parfois il s’invitait d’office comme chez Zachée ! Plus tard, à Philippes, Paul et ses compagnons ne pourront résister à l’insistance de Lydie pour qu’ils viennent demeurer dans sa maison : « elle nous a forcé la main » ! (cf. Ac 16, 14-15) Cette pression de la négociante en pourpre tout juste baptisée était peut-être inspirée par l’exemple de la Sunamite qui, elle aussi, « insista pour qu’[Élisée] vienne manger chez elle. »

C’est donc qu’à travers le concret de l’accueil (« un lit, une table, un siège et une lampe », ou « même un simple verre d’eau fraîche ») quelque chose peut se dire et se transmettre, mieux, quelque chose peut s’expérimenter de la Bonne Nouvelle de Jésus. Peut-être n’y pensons-nous pas assez dans notre souci d’évangélisation ?

Ce qui constitue la clé et la potentialité de réussite de cet accueil, c’est, semble-t-il, sa dimension d’accueil à tiroirs (« Qui vous accueille m’accueille ; et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé ») et aussi la réciprocité qu’elle suscite. À la proposition de la Sunamite à son mari « Faisons-lui une petite chambre sur la terrasse », répond en écho la question d’Élisée à son serviteur « Que peut-on faire pour cette femme ? » Et justement, si le prophète a apprécié tout ce que cette femme riche possède et a mis à sa disposition (lit, table, siège, lampe), l’expérience de l’hospitalité ne lui en a pas moins révélé ce qui est pour elle une souffrance, une pauvreté, un manque : « Hélas, elle n’a pas de fils, et son mari est âgé. »

Et c’est alors que se produit le “plus”, le “bonus” de l’accueil, dont Jésus nous parle en terme de “récompense”. Mais attention, que dire de cette récompense, comment la considérer avec justesse ?

La récompense, ce n’est pas l’accueilli qui la donne ou la rend de lui-même à l’accueillant. Élisée ne procure pas par lui-même un fils à la Sunamite, il lui en fait la promesse en tant que prophète, donc de la part de Dieu. Derrière celui qui est accueilli visiblement, se cache toujours un autre, plus grand, dont il est le médiateur (« Qui vous accueille m’accueille ») et auprès duquel il peut se faire intercesseur au profit de celui qui l’a accueilli.

De plus, Jésus précise que la récompense est reçue selon que chacun a été accueilli en sa qualité de prophète, d’homme juste, de disciple… Ce qui compte, en celui qu’on accueille, ce n’est pas ce qu’il peut nous apporter, ni non plus ce qu’on peut lui donner, mais ce qu’il est en lui-même, sa “qualité”. « Je sais, dit la Sunamite à son mari, que celui qui s’arrête toujours chez nous est un saint homme de Dieu. » Plus étonnant encore : Jésus suggère que reconnaître la qualité de celui qu’on accueille et l’accueillir en cette qualité finit par procurer à l’accueillant la qualité de l’accueilli, puisque celui « qui accueille un prophète [un homme juste] en sa qualité de prophète [de juste] recevra une récompense de prophète [de juste]. » Tout se passe comme si la qualité reconnue de l’accueilli “déteint” ou se reporte sur celui qui l’accueille et qui lui devient alors semblable, au point de mériter sa propre récompense en partage.

Alors, quand Jésus annonce que celui qui aura agi envers « l’un de ses petits en sa qualité de disciple (…) ne perdra pas sa récompense », pensons à cette phrase du Prologue de saint Jean : « Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu ». (Jn 1, 11-12) La Bonne Nouvelle, frères et sœurs, que nous soyons moines, ou hôtes, ou ni l’un ni l’autre, c’est que tous, en étant tour à tour accueillis ou accueillants, nous avons cette possibilité d’accueillir Jésus, et Celui qui l’a envoyé. Or accueillir Jésus, c’est devenir comme lui enfant de Dieu, c’est accueillir comme récompense à la fois la Croix et la Résurrection, c’est être unis à sa mort pour que nous menions une vie nouvelle. Par le sacrement de l’Eucharistie, accueillons donc Jésus au plus intime de nous-mêmes.  Amen.

Fr. Jean-Roch