12° dimanche du TO (A) Mt 10, 26-33

« Ne craignez pas » voilà ce que nous dit Jésus dans l’Évangile de ce jour. N’ayez pas peur. Ou plutôt, n’ayez pas peur de n’importe quoi et de n’importe qui. On se souvient de l’homélie du pape Jean-Paul II au jour de l’inauguration de son pontificat, sur la place Saint-Pierre ou lui-même martelait : « n’ayez pas peur ». La parole du pape, on le voit ici dans les textes de ce dimanche, était bien sûr une parole hautement évangélique.

La peur dans nos vies est une chose bien étrange et, à vrai dire, peu maîtrisée : nous ne choisissons pas d’avoir peur de telle ou telle chose, de tel événement ou de telle personne. La peur est là sans qu’on l’ait cherchée, sans aucune maîtrise de notre part. Alors, que veut nous dire Jésus lorsqu’il nous invite à n’avoir pas peur, à n’avoir plus peur. Comment faire ?

À vrai dire, les conseils qu’il nous donne ne nous rassurent pas du tout : n’ayez pas peur, car tout sera révélé ; ce qui est caché viendra à la lumière, ce qui est dit dans le secret sera crié sur les terrasses… Je ne sais pas pour vous, mais en ce qui me concerne cela ne me rassure pas du tout et augmenterait plutôt ma peur. Vous vous rendez compte, si tout était dévoilé... J’ai mon jardin secret et mon péché secret, que je n’ai pas du tout envie de voir révélé, que j’ai peur, à proprement parler, de voir mettre au jour.

Mais bien heureusement, il ne s’agit absolument pas dans l’Évangile d’une révélation de nos secrets intimes plus ou moins avouables. Il me semble que Dieu sait garder un secret, nos secrets. C’est cela son amour et sa bienveillance pour nous. Il nous protège du regard et du jugement souvent trop hâtif des autres. On nous le décrit dans le livre de la Genèse, fabricant, comme un tailleur, des vêtements pour couvrir la nudité d’Adam et d’Ève afin de protéger leur intimité. Dieu ne se révèle jamais comme celui qui arrache nos vêtements, mais plutôt qui nous couvre et nous habille des vêtements du salut.

S’il n’est donc pas question du dévoilement de mes secrets il s’agit, en revanche, de révéler ce que Jésus me dit dans le creux de l’oreille. Mais qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que j’entends au juste ? Que me dit-il ? S’il me parle au plus secret, c’est pour me dire une parole intime, une parole privée, une parole unique aussi, une parole qui s’adresse bien à moi et pas à mon voisin. Quelle est cette parole que je puis révéler, que je puis crier sur les toits ? Et si je peux la crier sur les toits, c’est forcément une parole de joie !

Ce que Jésus me glisse à l’oreille, pour peu que j’accepte de l’écouter un peu, c’est quelque chose qui ressemble à cette parole adressée au prophète Isaïe : « Ne crains rien, car je suis avec toi », ou bien au centurion « ne crains rien, crois seulement », ou aux disciples dans la barque « C’est moi, n’ayez pas peur ! » ou au paralytique : « Confiance, tes péchés sont remis ». Dans tous les cas, quelque chose qui ressemble à l’assurance de sa présence et de son amour et que nous pouvons appeler « le salut ». Car le salut, c’est sa présence ; sa présence c’est le salut.

À proprement parler, on ne peut témoigner d’un Sauveur qu’en témoignant d’un salut pour soi ! Vous ne pouvez pas annoncer Jésus-Christ en disant dans le même temps : je l’annonce, mais pas pour moi, je n’en ai pas besoin, je l’annonce pour les autres. Non ! C’est en témoignant de sa force dans ma faiblesse, de sa puissance dans mon incapacité à affronter seul les difficultés de la vie, de sa joie dans ma tristesse que je témoigne le mieux du Christ.  C’est même dans mon incapacité à affronter le péché en moi que je peux accueillir le Sauveur. Le péché en moi, cet égoïsme forcené qui me ramène sans cesse à mon nombril dans une solitude qui, jamais ne peut me rendre heureux ; le Christ Sauveur seul peut me libérer de cette petite prison étroite en me faisant la plus grande des grâces, celle de sa présence. Dans mon cœur, toutes portes closes, il se tient là comme au jour de sa résurrection.

« Ce que vous entendez au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits. » Dieu a besoin de notre voix, comme si nous étions des porte-voix de son Évangile. Pourquoi ? Ne peut-il pas, lui, le Tout-Puissant, se révéler lui-même sans avoir besoin de nous ? Oui, il pourrait, certainement. Mais peut-être veut-il avoir besoin de nous ? Peut-être pour témoigner de l’éclat de sa lumière veut-il allumer les pauvres lampes que nous sommes, selon l’image magnifique de saint Augustin ? C’est dans sa faiblesse que le témoin révèle le mieux la force dont il témoigne et saint Paul dans la première épître aux Corinthiens, ne dit pas autre chose : « Moi-même, je me suis présenté à vous faible, craintif et tout tremblant, et ma parole et mon message n’avaient rien des discours persuasifs de la sagesse ; c’était une démonstration d’Esprit et de puissance, pour que votre foi reposât, non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu. » (1 Co 2, 3-5)

Frères et sœurs, ne craignez pas ! Pour cela une seule voie véritable, celle qui nous fait accueillir le Christ en nous : c’est ce qu’opère l’Eucharistie que nous célébrons ce matin : le Christ en nous. Ouvrons les portes, comme le répétait encore le pape Jean-Paul II, laissons-le entrer : lui seul peut chasser la crainte.

Fr. Emmanuel