Toussaint 1° novembre 2019 Mt 5,1-12a

Frères et sœurs, peut-être avons-nous entendu ce texte des Béatitudes en songeant une fois de plus, ironiquement ou amèrement, à la béatitude de Snoopy allongé sur sa niche : « mieux vaut être riche et bien portant que pauvre et malade. »

Ces paroles de Jésus sont donc difficiles, alors que les Pères de l’Église ont fait d’elles, très tôt, la charte du christianisme authentique.

Quelque chose comme un concentré de l’esprit de Jésus.

Une pierre précieuse de l’Évangile.

Vous le savez comme moi : pour que se créent dans la roche les rubis ou les diamants, il a fallu des pressions et des températures extraordinaires, des bouleversements d’une puissance inimaginable. La parole de Jésus, l’Évangile, est aussi ce diamant surgi à la suite d’un événement inimaginable. Mais voilà, une pierre précieuse, c’est très joli, mais ça résiste, ça ne se mange pas, c’est même tout à fait indigeste, ça ne guérit rien du tout si je l’avale, et nous sommes devant les Béatitudes comme des imbéciles, à ne pas bien savoir ce que nous pouvons en faire : « Heureux les pauvres, car le Royaume des cieux est à eux » ( !?)

Le chrétien est dans la vie quelqu’un qui ressemble absolument à tous les autres hommes, qui rencontre exactement les mêmes difficultés quotidiennes, à la différence qu’il a dans sa poche un diamant, un diamant à huit facettes, les Béatitudes. Concrètement, il ne s’en sert pas, il ne le monnaie pas, il l’oublie le plus souvent au fond de sa poche, un peu comme la petite photo d’une personne très aimée qu’on a glissé un jour dans son portefeuille et qui ressort parfois au moment critique où je cherche ma carte Vitale ou mon permis de conduire en pestant parce que mon cartable ou mon sac à main ressemble à un vide-grenier.

La comparaison de la photo vaut bien pour les Béatitudes parce que ces Béatitudes sont d’abord un portrait de Jésus : pauvre, doux, pur, Jésus plein de désir, assoiffé jusqu’au bout, et persécuté, et miséricordieux… S’il se risque à nous confier ce diamant, c’est qu’il en a expérimenté par lui-même la valeur.

Il en va ainsi de toutes les paroles de Jésus.

Aucune n’est facilement assimilable, monnayable sur le champ, aucune n’est une recette de bonheur immédiat. Toutes les paroles de Jésus, tout l’Évangile est à porter sur soi, en soi, à garder comme en réserve, à regarder de temps en temps, en se disant « que c’est beau ! »

Elles sont d’abord et surtout de l’ordre de la promesse.

Les promesses sont les paroles les plus précieuses qu’un homme ou une femme puisse dire, les plus précieuses qu’on puisse donner, et les plus précieuses qu’on puisse recevoir d’un autre. Chacun le sait bien, à cause de l’amour. La promesse transforme le bonheur déjà là en bonheur pour demain. L’anneau, l’alliance, voilà encore ce type d’objet très précieux qui pourrait ressembler aux Béatitudes, à la parole de Jésus, à la promesse qu’il nous fait : « Je serai avec toi ». ‘Quand tu seras pauvre, je serai avec toi. Quand tu seras doux, je serai avec toi. Quand tu feras miséricorde, quand tu pardonneras l’affront, le mauvais coup, la blessure, je serai avec toi, quand tu essaieras de mettre un peu de paix dans la famille, dans la communauté, dans la paroisse, je serai avec toi.’ Tel est l’horizon de tout l’évangile : « Je suis avec vous, tous les jours, jusqu’à la fin du monde ».

Alors cette promesse, cette alliance que sont les Béatitudes, il vaut la peine de la porter sur soi, de la garder à portée de main, à portée d’esprit, disponible pour l’heure difficile, quand bien même on ne retiendrait que le début de la première : « heureux les pauvres ».

Cette promesse de Jésus n’est pas exprimée une seule fois dans l’évangile : c’est plutôt un refrain ! Avec des harmoniques et des explications, des commentaires qui surgissent dans d’autres histoires, des rencontres, des paraboles. Par exemple la rencontre d’un certain jeune homme riche. Il avait tout, et il voulait en plus l’assurance tous-risques. Jésus lui a dit : ‘non, va, donne tout ce que tu as, deviens pauvre, et suis-moi : là, je serai avec toi.’ Il est parti tout triste. Le bonheur, ce n’est pas d’avoir tout, c’est de vivre la joie d’une promesse d’amour, d’une espérance, d’un désir.

Retenons encore une chose. Jésus n’était pas un béni oui-oui. Il n’a pas parlé souvent du bonheur. Quand il disait ‘cela est bon’ ou bien ‘il vaudrait mieux’, on pouvait s’attendre au pire : « mieux vaut être borgne, mieux vaut être estropié… » Il ne parlait pas tant du bonheur que du réel, et ce réel, c’était souvent la pauvreté, la souffrance, la discorde, l’injustice. Seulement, lorsqu’il en parlait, il donnait la force de marcher avec, il promettait une joie et une espérance formidable. Et celui qui avait ainsi rencontré Jésus repartait avec cette joie indéracinable : il n’y avait pas de photo à l’époque, mais le visage de Jésus prenait une place à nulle autre pareille dans ce vide-grenier qu’on appelle le cœur humain.

Frères et sœurs, visitons aujourd’hui notre cœur : il est le creuset à haute température et très haute pression qui permet de faire le tri, de laisser émerger les diamants au milieu du tout-venant de la vie ordinaire.

frère David