Pentecôte (C) Jn 14, 15-16.23-26

De Pâques à Pentecôte, un seul événement, comme un seul grand jour de Pâques, comme un grand dimanche qui illuminerait l’année entière.

Et pourtant, quel immense changement aussi entre ces deux moments ! Qu’est-ce qui a changé entre Pâques et Pentecôte ?

Mettons-nous un tout petit peu dans la peau des disciples. Qu’est-ce qu’attendaient les disciples ?

Ils attendaient le retour du Christ. Ils attendaient le Christ. Mais, après s’être montré vivant, le Christ est parti et c’est l’Esprit Saint qui est venu !

Jésus en avait parlé, mais pour les disciples, ce n’était pas d’une clarté cristalline, cela restait obscur, on le voit bien, c’est petit à petit seulement qu’ils ont compris, non sans mal, cela a pris du temps.

Ce changement de perspective, nous aussi, nous avons à le vivre, et cela ne se fait pas sans difficulté, cela ne se fait pas sans prendre du temps, sans une grande patience. Ce changement de perspective, c’est l’objet même de notre vie chrétienne, de notre conversion chrétienne.

Essayons de préciser ce que représente ce changement.

Il s’agit de passer de quelque chose ou quelqu’un qui se voit à quelque chose ou quelqu’un qui ne se voit pas.

Il s’agit de passer d’une présence extérieure, physique, sensible, à une présence intérieure, discrète et fugitive.

Il s’agit de passer d’une relation particulière et limitée à une relation universelle.

Le Christ, par l’Esprit Saint, n’est plus seulement présent à Nazareth ou à Jérusalem, il est présent dans le cœur de tout homme qui croit en lui. C’est bien là l’événement que nous raconte la Pentecôte, le dialogue avec tous les étrangers qui résident à Jérusalem : abolition des frontières, voici annoncée l’universalité du Christ ressuscité, un immense programme !

Avec une autre conséquence, plus dérangeante : si le Ressuscité est présent en moi et dans les autres et entre nous par son Esprit Saint, le Christ est devenu non seulement universel mais impossédable, radicalement impossédable. Personne ne peut plus mettre la main dessus, personne ne peut plus dire « il est à moi, il est à nous et pas à vous. » C’est ce qui va se jouer très vite pour Pierre avec la rencontre du centurion Corneille, un païen, ce sera l’objet de la grande tension entre Pierre et Paul à Antioche, et encore avec les disciples de la mouvance de Jacques, et c’est ce qui créera à terme la rupture avec le judaïsme.

Seulement, ne croyons pas que cela s’arrête ensuite…

Non, rien n’est réglé une fois pour toutes, le Christ reste, à cause de l’Esprit Saint, radicalement impossédable, jusqu’à la fin des temps. Personne ne peut se l’approprier, aucune personne, et aucune communauté particulière, pas même le pape ou l’Eglise, et le pape et l’Eglise le savent parfaitement. Qu’est-ce que possède l’Eglise en propre, alors ?

Le Christ lui a confié deux choses qui sont liées entre elles : la mission et le pardon.

Annoncer le Christ, c’est annoncer le pardon de Dieu.

Mais on ne possède pas le pardon de Dieu, on ne peut que l’annoncer. Et on ne peut l’annoncer qu’à ses dépens. Seul un être qui se sait lui-même pardonné peut annoncer le pardon. Et s’il se sait pardonné, il se reconnaît pécheur, et pas infaillible. La seule position pour annoncer le Christ ressuscité est de ce fait une position d’humilité.

Pour accomplir cela, le Christ a laissé aux disciples un trésor, celui que l’Esprit Saint va reconstituer, sou après sou, pièce après pièce, dans leur mémoire : ses paroles. « Il vous rappellera mes paroles. »

Ce trésor sans prix, nous l’appelons l’Evangile.

Pas de mission si ce n’est portée par l’Evangile.

Pas de pardon sans annonce de l’Evangile.

Une parole qui fait passer de ce qui se voit à ce qui ne se voit pas.

Une parole qui fait passer d’une présence extérieure à une présence intérieure.

Une parole qui fait passer d’une relation particulière, limitée, à une relation universelle.

C’est par la parole de Jésus que se réalise la présence de l’Esprit Saint en nous : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, mon Père l’aimera et nous viendrons chez lui, et chez lui, nous nous ferons une demeure. » L’Esprit Saint est là quand un fils prodigue reconnaît en lui la présence de son Père qui pardonne, et de Jésus à ses côtés.

Dieu est présent, et sa présence n’est reconnaissable qu’à cela même qu’elle est gratuite, gracieuse, objet de gratitude, d’action de grâce seulement. C’est à ce mode de présence de Dieu, pardon, action de grâce et nouvel envoi, nouvelle mission, que nous accoutume l’eucharistie, jour après jour, dimanche après dimanche, année après année. Amen.

frère David