Notre Seigneur Jésus Christ Roi de l'Univers (C) Lc 23, 35-43

Christ, Roi de l’univers. Peut-être ce titre nous fait-il penser à ces tympans romans, majestueux, comme celui de Conques, où l’on représente le Christ en gloire, jugeant les nations : les bons sont à sa droite, enlevés au ciel par les anges ; les maudits à sa gauche, dégringolant dans la bouche de monstres terrifiants, poussés par des démons fourchus. Le Christ Roi, puissant, dominant tout, voilà comment on peut se le représenter. Le trait, bien sûr est un peu exagéré par les artistes, mais fondé sur la parabole en saint Matthieu, dite du jugement dernier.

Saint Luc, dans l’Évangile que nous venons d’entendre, nous donne à voir tout autre chose de la royauté du Christ. Ici, c’est un Messie en croix, dont la cour est composée de moqueurs à ses pieds, deux malfaiteurs comme principaux ministres à sa droite et à sa gauche. « Celui-ci est le roi des Juifs » est-il inscrit sur la croix pour forcer notre compréhension de la cène si cela nous avait échappé : Il s’agit bien de la représentation de la royauté. L’ironie des bourreaux s’est finalement retournée en révélation : ils voulaient rabaisser, humilier mais en fait, ils ont dévoilé et exalté la figure d’un roi que l’on n’attendait pas mais qui exerce son pouvoir d’une manière jusque-là inconnue. Une manière qui est encore la sienne pour nous aujourd’hui. Essayons de comprendre…

Trois fois, dans la bouche des chefs, dans celle des soldats, dans celle d’un des malfaiteurs cette apostrophe : « qu’il se sauve lui-même », « qu’il se sauve lui-même », « sauve-toi toi-même ». C’est cela que l’on attend d’un roi en définitive : qu’il se sauve lui-même. D’ailleurs, la fascination qu’exerce aujourd’hui sur nos sociétés les aventures des têtes couronnées et de leur progéniture en est un parfait exemple. Ils seraient bien médiocres ces rois et reines s’ils ne renvoyaient l’image d’un prestige, d’une réussite, d’un bien être, d’une richesse que nous envions et qui nous captivent. William et Kate : il suffit d’évoquer ces noms et nous avons des frissons dans le dos. Ils sont si parfaits qu’ils n’appartiennent quasiment plus à la sphère de l’humanité ordinaire : tout sourire, ils sont proprement l’image d’un salut. Et s’il arrive quelques malheurs, ruptures, accidents, scandales, comme il peut advenir à tout un chacun, simplement parce que la vie n’est pas toujours facile, nous sommes dans l’incompréhension et l’étonnement. La mort de Grace Kelly ou de Lady Die a fait pleurer, alors que la mort de sa voisine laisse de marbre… Quelle étrange image du salut qui, finalement, nous déshumanise.

Le Christ, lui, choisit de ne pas se sauver lui-même, de ne pas quitter la condition humaine, de consentir à mourir puisque tout homme doit connaître la mort. Il ne veut pas prendre le chemin de la réussite personnelle si ce chemin l’éloigne de nous. Il a choisi non pas de s’extraire de la condition des hommes, mais, au contraire, de se rendre solidaire. Et pourtant il est Roi ! Il est Roi parce que depuis l’origine le Père a tout remis entre ses mains. Alors il n’a rien à craindre, rien à prouver, rien à faire valoir.

Déclarer le Christ Roi de l’Univers, c’est affirmer que la Royauté du Christ ne manque jamais son but. S’il est un Roi rejeté, cloué sur une croix, c’est pour rejoindre les condamnés, pour régner sur les exclus. S’il est un Roi perdu aux yeux du monde, c’est pour être avec les brebis perdues. Roi assis à la table des mauvais sujets, jeune Roi qui brise les vieilles entraves, Roi qui fuit le pouvoir pour donner la liberté, Roi qui cherche à tout prix, non pas à conquérir, mais à partager son royaume et son règne : il veut des frères et des sœurs, c’est-à-dire des cohéritiers.

Ainsi le Christ nous montre le chemin de toute autorité véritable : rien à voir avec la pompe ou le glamour qui s’affiche à la une des magazines à papier glacé. L’autorité en christianisme ne rend pas captif, jamais. Dans le cas contraire, on pourrait douter qu’elle soit une autorité selon l’Évangile. Rien qui fascine, qui hypnotise, qui captive, qui asservisse, qui séduise : l’autorité du Christ ou l’autorité reçue du Christ ne peut s’exercer que sur des libertés, ne peut se vivre que dans le consentement.

Si nous sommes là ce matin, frère et sœurs, c’est bien que nous consentons à ce règne du Christ dans nos vies. Au moment où nous allons offrir le sacrifice de son corps et de son sang, préparons-nous à l’accueillir comme le Roi de notre vie, celui qui, plus que nous, veut nous rendre libre.

fr. Emmanuel