Jour de Pâques 2019 Jn 20, 1-9

En ce matin de Pâques, tout le monde court, Marie Madeleine, et Pierre, et un autre disciple, dans un sens puis dans l’autre. Ils ne courent pas sans raison, les uns et les autres, ils courent parce que Marie Madeleine a vu quelque chose d’anormal, d’inhabituel. Ce n’est pas une apparition, il n’y a aucune apparition de Jésus dans les textes du jour de Pâques, cela ne viendra que dans un second temps. Ce n’est même pas quelqu’un, ce sont des choses qu’on a vues : une pierre roulée et des linges par terre.

C’est un peu faible comme indices de la Résurrection.

N’allons pas trop vite, ne courons pas nous-mêmes, mais ouvrons les yeux. Reprenons l’histoire à son début.

La première, c’est Marie-Madeleine. Il me semble que pour nous, aujourd’hui, c’est cela même qu’il faut voir, et longuement regarder.

Toute la tradition est unanime, Marie Madeleine est la première ou parmi les premières, parmi les deux premières pour Matthieu, parmi les trois premières pour Marc et Luc. Les femmes ne sont pas les premières ce matin par hasard. Elles sont les premières déjà depuis un bon moment.

La tradition est également unanime pour dire qu’au moment de la croix, il ne reste pratiquement que les femmes, avec en plus, chez Jean, un disciple mystérieux, le disciple introuvable, le disciple que Jésus aimait.

Pourquoi sont-elles restées, les femmes ?

Pour plusieurs raisons.

D’abord, sûrement, parce qu’elles couraient moins de risque : on pourrait les insulter, les bousculer, mais on ne les crucifierait pas.

Ensuite, parce qu’elles étaient un peu moins surprises que les hommes de ce qui arrivait ; il y a quelque chose qu’elles avaient beaucoup mieux compris que les hommes, c’est tout ce que Jésus ne cessait de dire à propos du service et de l’humilité, que le plus grand devait se faire le plus petit, que c’est le dernier qui serait un jour le premier, que le maître devait prendre la place du serviteur, que Jésus était venu pour servir et donner sa vie en rançon… Cette leçon-là, ce renversement-là, les hommes l’entendaient, mais ça ne passait pas du tout ; au dernier repas encore, ils se bagarraient pour savoir qui était le plus grand. Tandis que, les femmes, elles, le service à longueur de jour, elles connaissaient, les humiliations, elles connaissaient, le dernier rang, elles connaissaient…

Frères et sœurs, est-ce que nous voyons suffisamment que Jésus avait semé en paroles quelque chose de parfaitement révolutionnaire pour la société de son temps ? Tous les évangiles le racontent clairement.

La conséquence se mesure à la croix. Les hommes n’ont pas tenu le coup, ils se sont effondrés. Les femmes, elles, sont restées fidèles au poste, elles sont là à la croix, elles sont là à l’ensevelissement, et rien ne les retient d’aller maintenant au tombeau.

Mais pourquoi Marie Madeleine seule chez Jean au matin de Pâques ?

Il faut d’abord remarquer la trace d’un pluriel, dans la parole même de cette femme : « nous ne savons pas où on l’a mis ! » Ce n’est pas un nous de majesté ! Non ! À la première visite, elles étaient plusieurs.

De Marie Madeleine la tradition a retenu quelque chose de plus. Ce n’était pas une sainte de calendrier. Elle avait eu une vie agitée. Elle n’était pas vraiment recommandable. Alors il fallait qu’elle devienne, justement, le premier témoin.

Jésus n’a pas cherché à avoir des témoins recommandables. Au contraire, il n’a choisi pour témoins que des hommes très ordinaires, et des femmes à l’avenant. Là, pour la résurrection, il fallait que tout commence avec la personne la moins crédible qui soit, avec la parole la moins autorisée qu’il fût possible : cette parole faible, si conforme au Verbe crucifié, c’est celle de Marie Madeleine au matin de Pâques.

Des témoins de cette sorte, il n’y en a pas seulement au début, il y en a tout le temps, il n’y a même que ceux-là. Pierre n’est pas d’un autre type, et Paul n’est pas différent. Ne sont crédibles en christianisme que les témoins qui reconnaissent leurs fautes, leurs erreurs, leur faiblesse fondamentale, parce que cette faiblesse est le signe de l’humanité, de la chair dont nous sommes pétris, tous.

Frères et sœurs, de cette parole faible je voudrais rapporter un exemple biblique remarquable, qui préfigurait la force de l’Evangile, et qui nous dit quelque chose de Notre-Dame de Paris :

Nous sommes en 604 avant Jésus-Christ, le prophète Jérémie a fait consigner par écrit toutes les paroles du Seigneur pour son peuple, mais le roi, furieux du contenu, fait venir le secrétaire au palais royal, et dans un brasero, découpe avec un canif tous les rouleaux. C’est fragile, un rouleau, et ça brûle très bien.

Moins de vingt ans plus tard, que se passe-t-il ? Le Temple et le palais royal ont été incendiés, rasés par les armées de Nabuchodonosor, il n’en restera rien, mais les précieuses paroles du prophète ont été répétées et recopiées par d’autres scribes, et nous les lisons encore, deux mille cinq cents ans après. La parole est faible, mais seule elle peut ressusciter, quand elle est vérité et chemin de vie pour les hommes. Amen.

frère David