Jeudi saint 18 avril 2019 Jn 13, 1-15

Jésus dit à Pierre : « plus tard, tu comprendras ! »

Puis il dit à tous : « comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? »

Il dit encore : « vous m’appelez Maître et Seigneur et vous avez raison… » Le mot « maître » ici, n’est pas celui qui veut dire « patron, dirigeant », mais celui qui signifie « maître d’école, enseignant » : Jésus aujourd’hui condense une dernière fois tout son enseignement en un seul geste, pour ses disciples, pour ses élèves, ses étudiants, pour nous qui sommes un peu bouchés au jour le jour, comme eux, inévitablement.

Il le fait ce soir-là parce que c’est le dernier soir, la dernière heure, le moment de son testament. Et Jean nous dit d’emblée que ce testament est l’amour : « ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout ».

 Frères et sœurs, nous aussi, nous avons besoin de ce condensé, de ce geste unique, simple, qui résume tout l’enseignement de Jésus ! Nous en avons dramatiquement besoin, parce que notre heure aussi apparaît de plus en plus courte, parce que le temps du christianisme semble de plus en plus précaire, menacé.

C’est la dernière tentative de Jésus pour dire le plus possible de la façon la plus simple possible.

Dirons-nous que nous avons compris, puisque chaque année, c’est la même chose, le même évangile ?

A la vérité, cet enseignement de Jésus, ce jour-là, dépasse l’intelligence, et déplace, fait changer de place, d’un coup, toute compréhension. Comprendre, à partir de ce moment-là, ce n’est plus comprendre dans sa tête, c’est faire : « faites cela, c’est un exemple que je vous ai donné pour que vous le fassiez ».

L’enjeu est là. Le moment est venu pour nous aussi de mettre cela en pratique, faute de quoi la figure de Jésus sera laminée, oubliée, rangée aux oubliettes avec toute une religion incroyablement raffinée mais compliquée, belle, sublime, mais étrange au point d’être devenue étrangère à la grande majorité de nos contemporains. Notre-Dame de Paris est devenu patrimoine universel, d’une beauté indiscutable, sans égale, mais aussi énigmatique que les pyramides d’Egypte. Or Jésus ne peut pas être traité comme une relique, un élément du décor ! Nous croyons qu’il est vivant, ressuscité, actif aujourd’hui dans son Eglise, c’est-à-dire au milieu de nous, parmi nous, en nous.

 

Alors, « faites cela ! »

« Cela » ? De quoi s’agit-il ?

Jean nous a gardé le souvenir du lavement des pieds.

Luc et Paul relient le « faites cela » –c’est la même expression–, au repas lui-même, au don du pain et du vin présentés par Jésus comme son corps livré, son sang versé, à ce que nous appelons le sacrement de l’eucharistie.

Il y a donc deux « faites cela » qui sont donnés aux chrétiens comme testament de Jésus : un faire rituel, l’eucharistie, le faire autour duquel la communauté des chrétiens se rassemble visiblement, et un faire existentiel, une attitude vitale, morale, qui concerne toute notre manière d’être par rapport aux autres, l’humilité du service.

Le premier faire, le rituel, est le signe du second, cette façon d’être et de faire que nous confessons comme vitale, l’humilité du service des autres. Le premier « faire » prend peu de temps par rapport à l’autre, mais il nous relie visiblement au Christ. Le second « faire » prend toute la vie mais il reste discret.

Entre ces deux « faire », il y a tout le christianisme.

Et il y a l’immense distance de la vie véritable, toute la question de la cohérence de nos vies. Comprendre ce que l’on fait, faire ce que l’on a compris, voilà ce qui donne une très précieuse unité à chacune de nos vies.

Seulement, ne nous leurrons pas. Cette compréhension-là est infinie. Plus on fait, et plus on a soif de comprendre mieux. Plus on comprend, plus clairement on voit ce que l’on aurait à faire, et c’est aussi infini.

L’eucharistie n’est pas un acte qui nous sauverait passivement, magiquement, c’est un appel, une parole vivante de Jésus qui nous appelle à faire de toute notre vie quelque chose de sa vie à Lui, qui nous fait très pratiquement entrer dans sa vie, vivre de sa pratique à Lui.

Ce qu’il a fait, Lui, Jésus, nous le savons, il a donné sa vie pour nous. Le geste du lavement des pieds dit cet oubli de soi inouï, ce renversement des rôles qui le mènera à la croix.

Dieu n’exige rien d’autre de nous que ce qu’il fait lui-même pour nous : aimer. « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. »

frère David.