6° Dimanche du Temps Pascal (C) Jn 14, 23-29

Frères et sœurs, la première lecture de ce jour est l’un des deux sommets du livre des Actes des Apôtres. Le chapitre 15, d’où elle est tirée, se situe exactement au milieu du livre, à la charnière d’un basculement dans la vie de l’Église naissante.   

La lecture vous a sûrement semblé fluide et cohérente. En fait, il s’agit d’une version light, comme on trouve dans le commerce des œuvres littéraires allégées : Les Misérables en light, La Chartreuse de Parme en light  

Mais en lisant ce chapitre 15 dans une Bible, nous voyons que nous avons lu seulement les deux versets introductifs … et la résolution du conflit.

Il manque 20 versets entre les deux extraits – c’est-à-dire comment le conflit a été résolu – et ce comment est tout de même fondamental !

Il manque aussi 5 versets après la résolution du conflit : c’est-à-dire la conclusion du chapitre qui vient répondre à la difficulté posée dans l’introduction … qui – elle – a été lue.

Dès lors, vous comprenez qu’il faut lire l’entier chapitre 15 des Actes des Apôtres.

Que nous dit l’introduction ? Des gens de Judée venus à Antioche enseignent qu’il faut passer par le judaïsme et la circoncision pour être sauvé. Cela provoque un « affrontement ». Paul et Barnabé contestent les thèses de ces gens-là – qui ne sont pas nommés – mais que Paul dans sa lettre aux Galates appellera des « faux-frères » (Ga 2, 4). Le conflit étant grave, une délégation – comprenant Paul et Barnabé – est envoyée à Jérusalem, à 400 km de là.

La lettre écrite par les Apôtres et les Anciens dit bien que ces gens ont agi par eux-mêmes, sans avoir été envoyés par l’Église de Jérusalem. Dans ce qui a été omis, nous apprenons que ce sont des pharisiens devenus chrétiens. Ils font partie d’une « aile radicale du judéo-christianisme » (D. Marguerat).

C’est là que manquent les 20 versets sur les débats qui ont permis la sortie de crise.

Devant les Apôtres et les anciens de Jérusalem, les partisans de la circoncision pour tous réitèrent leur demande, ce qui entraîne là encore une discussion âpre.

Alors l’Apôtre Pierre se lève et prend la parole, en rappelant le don de l’Esprit-Saint aux chrétiens venus du paganisme. De manière très ferme, il prend parti contre les pharisiens devenus chrétiens. Ensuite l’apôtre Jacques – le chef de l’Église de Jérusalem – prend la parole et va dans le même sens, en citant le prophète Amos.

C’est là que le texte lu dans la liturgie reprend, avec la délégation de Jérusalem à Antioche et la lettre envoyée par l’Église de Jérusalem à l’Église d’Antioche.

Dans un style solennel, au nom de l’Esprit-Saint, les Apôtres et les Anciens se désolidarisent des fauteurs de troubles, en soulignant ce qu’il y a de dangereux dans leur demande.

Après ce qui a été lu dans la première lecture, il y a la conclusion, qui est comme l’introduction inversée : le conflit est résolu et l’unité de l’Église naissante sauvée.

Portons maintenant un regard global sur cet important chapitre.

Il y a un moment de crise dans l’Église. Ce n’est pas la première dans les Actes des Apôtres, mais celle-ci est potentiellement destructrice pour l’Église naissante. Le conflit ne pouvant pas être résolu sur place, on fait appel à l’Église de Jérusalem.

Le conflit n’est pas résolu autoritairement, mais il y a un débat dans l’Esprit-Saint, avec le recours à la Parole de Dieu, puis discernement et cela entraîne l’adhésion de tous.

Il peut donc y avoir des crises dans l’Église ; c’est humainement normal. Et dans les Actes des Apôtres, les crises ne sont pas des obstacles au progrès de l’annonce de l’Évangile.

Mais il y a eu débat, un vrai débat en Église, et pas simplement des groupes de pressions.

Un vrai débat en Église comme dans le récent Synode sur la famille, voulu par le Pape François.

Insistons sur ce point : dans les Actes des Apôtres les crises ne sont pas des obstacles au progrès de l’annonce de l’Évangile. Car il y a un fil rouge autour du chapitre 15 des Actes des Apôtres qui nécessite de commencer la lecture avec la fin du chapitre 14 : Paul et Barnabé proclament à Antioche que Dieu a ouvert toute grande aux non-juifs la porte de la foi. Et c’est là précisément, à Antioche, que se greffe le conflit, au verset suivant.

Eh bien nous retrouvons ce fil rouge dans le voyage de Paul et Barnabé à Antioche – cela n’a pas été lu dans la 1ère lecture – : en passant en Phénicie et en Samarie, ils racontent la conversion des païens au Christ et procurent ainsi une grande joie à tous ceux qui l’apprennent.

Or, c’est exactement cela que les mêmes Paul et Barnabé racontent devant les Apôtres et les Anciens à Jérusalem après le discours de Pierre. Et c’est cela qui peut continuer, et qu’exprime l’épilogue du chapitre 15.

Mais nous n’avons pas fini ce chapitre 15. Paul et Barnabé sont vraiment unis comme les doigts de la main … mais cela ne va pas durer : ils vont devoir se séparer à cause d’un désaccord grave entre eux, mais un désaccord qui n’a pas été résolu par un débat, comme à Jérusalem. 

Frères et sœurs, nous avons là un texte-source – non pas un kit – mais un texte-source pour vivre les conflits dans les communautés chrétiennes. Dans les jours qui viennent, peut-être est-ce une idée bonne qu’il habite notre lectio divina et nous travaille de l’intérieur. Alleluia.

Fr. Jean-Jacques