4° Dimanche de Carême, de Lætare (C) Lc 15, 1-3.11-32

Deux frères. Deux solitudes. Deux fils un peu perdus. Le plus jeune, prodigue, va par monts et par vaux nanti de sa part de fortune qu’il aura exigée de son père pour la dilapider en menant une vie de désordre. L’aîné, moins aventureux, demeure près du père, nanti de sa fidélité servile qu’il aura revendiquée en rappelant son état de service sans avoir jamais transgressé les ordres dira-t-il. L’un comme l’autre auront quitté le père, se seront détournés de son cœur et de son amour en méconnaissant sa prodigalité de père, en mésestimant le don incommensurable qu’il est. Ils auront oublié le père. L’un comme l’autre sont au fond comme des fils idolâtres ayant chacun leur veau d’or, qui celui dans une vie de désordre, qui celui dans une servilité médiocre.

Le premier a oublié le père un temps comme le peuple hébreu dans son exode, libéré de l’esclavage en Égypte, oubliera Moïse sur la montagne et Dieu leur libérateur pour transformer le don de la liberté en une prison dorée faite d’excès, de festivités, de plaisirs, d’adoration du veau d’or. Le second a oublié le père dans son amour sans condition : « Mon enfant, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi. » Il a transformé le don du père en une loi comptable. Méconnaissant le père, il ne connaît pas la gratuité de l’amour car il ne sait pas servir gratuitement son père. Il compte les années et ce qu’on lui doit. Enfermé dans l’amertume et l’aigreur, sa fidélité servile est comme son veau d’or. Le fils prodigue et le fils fidèle sont un peu les deux faces d’une même pièce où il n’existe pas de place pour un tiers pourvoyeur, le père. Il sont, l’un et l’autre repliés sur ce qu’ils croient posséder dans la fortune pour le premier, dans le droit comptable pour le second.

Ce tableau pourrait sembler accablant, triste et pathétique. Pourtant, il n’en est rien. Bien sûr, il y a le repentir et le retour du jeune fils. Mais surtout, il y a la figure de ce père admirable dans sa grandeur magnanime.

En effet, ce père n’oublie aucun de ses fils dans sa prodigalité ordonnée à l’amour. Le père est habité d’une joie simple et entière. Il les accueille en leur offrant ce qu’il est, c’est-à-dire en leur montrant comment il est leur père. Sans reproche, sans mépris, sans ressentiment, sans jugement, sans condamnation, le père ne défend rien, ne retient rien. Il n’accuse en rien. Le père donne au contraire sa bonté en hospitalité. Il ouvre les bras de son cœur pour accueillir ses fils pécheurs et médiocres. La maison du père leur reste ouverte et généreuse. Rappelant ses fils à leur filiation, le père invite à la réconciliation, à une fraternité  renouvelée par lui car une fraternité sans filiation est vaine et stérile tout comme une humanité sans fraternité serait vouée à la mort. La bonté de ce père éclate en surabondance avec ce fils sur le retour qui retrouve la maison du père et dont je voudrais ici pour finir reprendre à leur propos les mots dits dans une homélie en semaine à l’occasion de ce même évangile. Les voici :

 «  Le fils prodigue exige sa part d’héritage. Revêtu du manteau de la fortune, il part et le perd. L’ayant perdu, il revient chez son père. Et son père le couvre du plus beau vêtement. Le fils prodigue rompt avec son père comme on rompt une alliance. L’ayant rompue, le père lui fait mettre une bague au doigt. Le fils prodigue marche comme un va-nu-pieds. Et le père lui fait mettre des sandales ; désormais, il marche dans les pas du père, le fils perdu est retrouvé. Le fils prodigue a festoyé de ses idolâtries de veau d’or qui ne nourrissaient pas. Et le père fait tuer le veau gras pour lui.

Ainsi, l’amour prodigue du père transforme l’infortune du fils en fortune divine, céleste, éternelle. Le beau vêtement comme une miséricorde, la bague comme une nouvelle alliance, les sandales comme une bonne nouvelle annoncée, un veau gras comme pour un banquet ; par sa prodigalité, le père transforme les chemins de perdition du fils sur le retour en promesse de joie et d’allégresse. »

Heureux les fils qui un jour prennent le chemin du retour au Père qui es aux cieux, notre Père qui nous fait frères et sœurs dans le Christ. Amen.

Fr. Nathanaël