30° dimanche du TO (C) Lc 18, 9-14

Qui d’entre nous, quand on lui demande de se présenter ou de parler de lui, mettrait spontanément en avant ses défauts, ses faiblesses, ses parts d’ombre ? Il est plutôt naturel de dresser de soi un portrait honnête, certes, mais quand même plutôt à son avantage. Je ne sais pas si vous vous rappelez cette interview que le Pape François avait accordée aux revues jésuites du monde. À la question « Comment vous définiriez-vous ? », il avait répondu : « Je suis un pécheur. C’est la définition la plus juste… Ce n’est pas une manière de parler, un genre littéraire. Je suis un pécheur. (…) La meilleure synthèse, celle qui est la plus intérieure et que je ressens comme étant la plus vraie est bien celle-ci : je suis un pécheur sur lequel le Seigneur a posé son regard. »

C’est bien cela qui est au cœur de l’Évangile de ce dimanche : un homme, un publicain, se présente devant Dieu avec à son actif sa seule condition de pécheur, et de retour chez lui, il est « devenu un homme juste » ! Et si nous méditions aujourd’hui sur cet état de pécheur, que nous partageons tous ?

‘Pécheur’ est un mot que Luc emploie beaucoup : 18 fois, pour 15 fois en tout chez Matthieu, Marc et Jean réunis. Son Évangile est le seul où Pierre lui-même déclare à Jésus : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur. » (Lc 5, 8) Jamais stigmatisation du pécheur, encore moins apologie du péché, cette fréquence n’a rien d’étonnant – elle est même significative – chez l’évangéliste précisément de la Miséricorde, qui est aussi, nous le savons, l’évangéliste des pauvres…

Un tel rapprochement entre pauvre et pécheur nous est d’ailleurs suggéré par la liturgie de la Parole. En parallèle avec la prière du publicain pécheur dans l’Évangile, le livre de Ben Sira parle, lui, de « la prière du pauvre [qui] traverse les nuées », ce pauvre qui « persévère tant que le Très-Haut n’a pas jeté les yeux sur lui. » Et le refrain du Psaume 33 reprenait : « La prière du pauvre est exaucée de Dieu. » Il y a donc association, voire équivalence entre la figure du pauvre et celle du pécheur.

Ainsi, quand nous reconnaissons notre condition de pécheurs (comme au début de chaque messe, même sobrement), ce n’est pas avec fierté bien sûr, ni dans une dépréciation culpabilisante de soi, mais plutôt comme le constat réaliste, humble et libérant d’une pauvreté, et donc d’un besoin (un besoin de salut). En français, le « Je vous salue, Marie » a cette curieuse particularité de nous faire dire « priez pour nous, pauvres pécheurs », là où le latin et les autres langues ont simplement « priez pour nous, pécheurs » ; c’est peut-être une bonne chose !

Perçu comme une pauvreté, notre être pécheur n’est pas pour autant une misère irrémédiable, mais au contraire une pierre d’attente de la rédemption, comme la réalité qui nous pousse à nous tourner vers Dieu pour qu’il exerce sur nous sa miséricorde. Avec en toile de fond le felix culpa de la nuit pascale, toute confession de notre nature pécheresse devient alors un acte de foi en Dieu qui seul sauve et pardonne.

Une question se pose cependant : comment cette dimension pécheresse de notre vie est-elle compatible avec ce qu’il y a de positif dans chacune de nos personnalités, quelle place laisse-t-elle à ce qui est beau, juste et réussi dans nos existences ?

L’exemple de saint Paul, tel que nous le montre la 2e lecture, peut nous éclairer. Dans l’Évangile, Jésus vise « certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres ». Paul, qui écrit à Timothée : « Je n’ai plus qu’à recevoir la couronne de justice : le Seigneur le juste juge, me la remettra », a bien l’air de se considérer comme juste ; par contre, à la différence du pharisien de la parabole, il n’y a chez lui aucun mépris des autres. Au contraire, à la récompense qu’il espère pour lui, il associe « tous ceux qui auront désiré avec amour la Manifestation glorieuse [du Seigneur] » et plus encore, il demande, même pour ceux qui l’ont abandonné, « que cela ne soit pas retenu contre eux » !

Si l’on s’intéresse à l’importance du « je » (du « moi »), on trouve chez le pharisien : « Je ne suis pas comme les autres », « je jeûne », « je verse » (la dîme). Nous avons pareillement chez Paul : « j’ai mené le bon combat », « j’ai gardé la foi », mais aussi : « Le Seigneur m’a assisté. Il m’a rempli de force », et au passif : « J’ai été arraché à la gueule du lion », et encore, au futur : « Le Seigneur m’arrachera », « il me sauvera et me fera entrer » pour finir par l’exclamation : « À lui la gloire ! » (c’est-à-dire : au Seigneur). Alors que le pharisien rend grâce pour ce qu’il est (ou n’est pas) et pour ce qu’il fait, lui, pour Dieu, Paul rend grâce pour ce que Dieu a fait pour lui. La nuance est considérable ! Elle découle tout droit de la maxime finale : « Qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé. »

Entre le début et la fin de l’Évangile, on passe de ceux « qui étaient convaincus d’être justes » à celui « qui était devenu un homme juste », avec en grec un passif : celui qui avait été rendu juste, parce que, pécheur conscient de son état, il savait ne pouvoir compter que sur l’amour gratuit de Dieu auquel il s’est remis. Le pharisien quant à lui (à qui nous ressemblons tant parfois) ne s’intéresse aux autres que pour scruter leurs péchés, au lieu des siens, au point qu’il n’a en fait plus besoin de Dieu, qu’il croit pourtant si bien servir. Il est dit qu’il « priait en lui-même », mais le texte grec peut être aussi traduit : « il priait à lui-même ces choses ». En quelque sorte, il s’écoute prier, il se prie lui-même : le voilà complètement seul et sans Dieu, enfermé dans son orgueil et sa suffisance !

Frères et sœurs, comme cela nous guette souvent ! Alors, en ce dimanche, demandons la grâce de nous reconnaître pécheurs. Nous n’aurons jamais fini de faire du publicain de l’Évangile notre modèle d’humilité, comme saint Benoît nous y invite dans sa Règle (RB 7, 65 ; cf. RB 7, 1 ; Prol. 29-32 et 4, 42-43). Oui, Seigneur, montre-toi favorable aux pécheurs que nous sommes ! Amen.

Fr. Jean-Roch