3° Dimanche de Carême (C) Lc 13, 1-9

Frères et sœurs, il est rare que l’évangile nous rapporte un fait divers de l’actualité. Ce n’est pas vraiment le genre littéraire auquel les auteurs sacrés ont recours habituellement. Le simple fait que cela nous soit restitué veut dire que l’événement des Galiléens massacrés par Pilate, et des personnes tuées par la chute de la tour de Siloë, a dû être retentissant pour l’époque, et que les gens ont dû en être choqués. Un peu comme ce fut le cas pour les tours de Manhattan en 2001, dont on n’a pas cessé de voir pendant des mois les images en boucle sur toutes les chaînes de télévision du monde entier.

La différence entre les deux époques, est que la culpabilité n’est pas placée au même endroit. Aujourd’hui, nous trouvons le coupable spontanément du côté des terroristes. Alors qu’à l’époque de Jésus, on pense à l’inverse que ce sont les victimes qui ont fait quelque chose de mal. Une mort violente ou accidentelle passait alors pour un châtiment divin qui frappait les pécheurs. Quoi qu’il en soit, dans ce genre de situation dramatique, on cherche toujours un coupable, un bouc émissaire. Dieu, le bourreau, ou bien la victime. Une expression reste encore bien gravée aujourd’hui malheureusement dans nos esprits : « Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter çà ? ». Comme si Dieu était pervers, qu’il voulait nous punir comme un juge intraitable. C’est une tentation bien réelle que de se poser une telle question. En plus, la lecture de la Bible ne nous rend pas la tâche facile. Car les histoires qui y sont racontées nous montre souvent un Dieu violent, se mettant en colère contre son peuple. Même s’il se repent ensuite, nous avons du mal à comprendre.

Alors, comment lire ces textes, comment les interpréter pour éviter d’en faire des contre-sens ? Prenons la phrase de Jésus dans l’évangile : Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière. Pourquoi dit-il cela ? En fait, Jésus explique que si l’on ne change pas notre regard sur Dieu, si nous le voyons toujours comme un bourreau, comme quelqu’un qui fait souffrir les pécheurs, alors, oui, notre vie sera insupportable, surplombée en permanence par l’image d’un dieu pervers qui n’est pas le vrai Dieu. Et alors, oui, nous périrons dans notre péché, car il n’y aura pas de salut pour nous. En effet, le dieu pervers n’est pas un Dieu qui sauve, mais qui condamne.

Saint Paul, de son côté, dit ceci dans sa lettre aux Corinthiens : Cessez de récriminer contre Dieu comme l’ont fait certains d’entre (nos pères) : ils ont été exterminés. Leur histoire devait servir d’exemple, et l’Ecriture l’a racontée pour nous avertir, nous qui voyons arriver la fin des temps. « Servir d’exemple ». Par deux fois, cette expression souligne également le fait que les histoires de la Bible n’ont pas été écrites pour nous édifier, mais au contraire pour nous aider à nous convertir, à nous tourner vers Dieu, et à changer notre regard sur lui. Ces histoires sont à l’image de nos vies, pas toujours très reluisantes : luttes fratricides, guerres et divisions. L’Ecriture est comme un miroir qui nous révèle notre propre dureté de cœur, notre péché. Et l’image anthropomorphique de Dieu véhiculée par la Bible, porte la trace d’une sorte de transfert sur Dieu de nos propres violences, nos forces de vie, que nous n’arrivons pas à canaliser. « Si je pèche, Dieu doit forcément se mettre en colère contre moi, car moi je fais comme çà avec mes enfants… ».

En réalité, Dieu est Tout-Autre. Progressivement, tout au long de l’histoire sainte, il se révèle comme étant violent, prenant parti pour les pauvres et les humiliés. Mais aussi comme un Père miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour. Il faut du temps à l’homme pour comprendre que Dieu n’est pas un juge mais un Père. C’est Dieu lui-même, dans la personne de son Fils, qui montrera aux hommes ce qu’est le pardon et la miséricorde infinie. Comme dans l’évangile avec le passage du figuier stérile dans la vigne, Dieu agit en pure perte ; car même s’il bêche et met du fumier, il sait bien que cela ne va pas donner du fruit à ce figuier. Mais il patiente avec nous, il attend un miracle, si je puis dire, de notre part.

Alors, si je me reconnais pécheur et que j’essaie de me tourner vers le Christ, rocher et source spirituelle, il est très important aussi que je prenne conscience que Dieu m’aime infiniment, et que son amour est comme un buisson ardent qui ne se consume pas. Il est le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, et de chacun d’entre nous. Il se rend toujours présent, actuel dans ma vie, en prenant sur lui ma souffrance, mon oppression. Dieu n’est pas un pervers. Il ne veut pas que je reste dans une situation d’esclavage, mais au contraire que je grandisse en liberté devant lui. Pour nous, la compréhension de la miséricorde de Dieu, qui est sa nature même, ne se fait pas directement. Il nous faut passer par bien des chemins, comme Moïse qui fait un détour pour arriver au buisson ardent, pour pouvoir accéder à cette vérité que Dieu n’est que pardon, et que sa justice est celle d’un Père qui veut le bien de ses enfants.

En ce Carême, demandons à l’Esprit Saint de nous conduire vers la terre promise et spacieuse de son amour, afin de nous nourrir de ses fruits de grâce. Amen. 

Fr. Columba