25° dimanche du TO (C) Lc 16, 1-13

Jean de la Fontaine raconte dans une fable* l’histoire d’un rat et d’un lion. Un jour le rat tombe entre les griffes d’un lion. Celui-ci le relâche cependant et lui donne la vie. Un temps plus tard, le lion se fait prendre dans des rets. C’est alors qu’arrive le rat et avec ses dents casse la maille et libère le lion du piège. Et le poète de dire : « On a souvent besoin d’un plus petit que soi ».

Cette prise de conscience, nous pouvons l’observer aujourd’hui chez le gérant dans la parabole racontée par Jésus. En étant l’administrateur des biens de son maître, il vivait de l’argent que lui apportaient les prêts à l’intérêt. Mais visiblement, il n’avait pas de scrupules d’abuser ses débiteurs, ces petits qui lui servaient à s’enrichir. Un jour, lui aussi, il s’est trouvé dans un besoin vital et c’est alors qu’il a pris conscience qu’il avait besoin de plus petits que lui, de plus pauvres que lui, pas pour les abuser, mais pour sauver sa vie. C’est alors qu’il change son attitude, il cherche à créer des amitiés avec les plus petits que lui, à tisser des relations honnêtes, où le bénéfice ne va plus juste à lui seul, mais où tous gagnent. Le gérant a compris que les petits sont plus grands qu'il ne l'imaginait. Nous pouvons nous tromper dans nos calculs, dans notre discernement, si nous ne respectons pas les autres pour ce qu’ils sont, les enfants de Dieu, mais pour leur richesse, leur influence, leur pouvoir, le bénéfice que nous pouvons avoir grâce à eux. Il peut arriver qu’au moment des épreuves notre meilleur, le plus fidèle ami ne sera pas celui qui a le plus d’argent ou qui a du pouvoir, mais celui que les autres méprisent (comme c’était le cas du rat qui a sauvé la vie du lion).

Il y a cependant dans cette parabole quelque chose qui dérange nos oreilles moralistes. Jésus dit : « Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté » ; et plus loin : « Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles. » Un gérant malhonnête qui utilise avec habilité l’argent malhonnête pour se faire des amis et sortir de sa situation difficile, c’est de celui-là que le maître fait l’éloge. Oui, cela peut nous choquer. Comment comprendre donc cet éloge ?

Cet éloge nous suggère que nous avons quelque chose à apprendre pas seulement des saints, mais aussi des gens qui nous dérangent, de ceux qui sont malhonnêtes, de ceux qui ne nous aiment pas, voire qui nous trompent. À un autre endroit de l’évangile Jésus dit : « Soyez donc prudents comme les serpents, et candides comme les colombes. » (Mt 10,16) Cela veut dire que nous, qui avons été trompé par le serpent (l’histoire de la Gn 3 : Adam et Ève trompés par le serpent), nous avons à apprendre de lui la prudence. De même ici, nous avons à apprendre de ce gérant l’habilité, pas malhonnête comme lui, mais l’habilité chrétienne. Dans un commentaire de ce passage de l’évangile, le pape François dit : « cet administrateur n’est pas présenté comme un modèle à suivre, mais comme exemple de ruse. (…) A une telle ruse mondaine nous sommes appelés à répondre avec la ruse chrétienne, qui est un don de l’Esprit-Saint. » (Angelus, 18.09.2016)

Jésus est très libre. Pour nous enseigner, il ne donne pas que des exemples « politiquement corrects », si je peux dire, très pieux. Il puise de la vie telle qu’elle est réellement. Nous savons d’ailleurs que Jésus était ami des pécheurs, que beaucoup de pécheurs, de publicains, de prostitués (p.ex. Lc 6-8) l’ont suivi. Nous pouvons même penser que l’argent que lui et ses disciples ont eu pour vivre provenait en partie de ces gens-là. Cela ne veut pas dire que ces publicains continuaient à tromper les gens et que ces prostitués continuaient à exercer leur métier. Mais l’argent qu’ils avaient aurait pu provenir de leurs pratiques antérieures et servir ensuite pour Jésus et ses apôtres.

Oui, Jésus est ami des pécheurs, mais tous les pécheurs ne sont pas ses amis, comme p.ex. dans l’évangile des pharisiens, des scribes, Juda Iscariote qui a voulu gagner quelques sous en se servant de Jésus. Être avec le Christ, être son ami, quand c’est authentique, cela nous change la vie et cela nous change tout court. Et l’amitié, elle recommence chaque jour, et avec joie.

fr. Maximilien

* Et voici la fable :

Le lion et le rat

Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde :
On a souvent besoin d’un plus petit que soi.
De cette vérité deux Fables feront foi,
Tant la chose en preuves abonde.
Entre les pattes d’un Lion
Un Rat sortit de terre assez à l’étourdie.
Le Roi des animaux, en cette occasion,
Montra ce qu’il était, et lui donna la vie.
Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu’un aurait-il jamais cru
Qu’un Lion d’un Rat eût affaire ?
Cependant il advint qu’au sortir des forêts
Ce Lion fut pris dans des rets,
Dont ses rugissements ne le purent défaire.
Sire Rat accourut, et fit tant par ses dents
Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.
Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage.

(l'autre Fable est : "La Colombe et la Fourmi")