24° dimanche du TO (C) Lc 15, 1-32

1983, un homme vient de perdre son père. Il raconte : « À l'enterrement il y avait neuf personnes et trois drapeaux. (…) Des étendards sans vent, harassés, presque gris. Le premier ployait sous ses médailles, comme un vieux soldat. Le deuxième était un fanion tricolore, sans franges ni galons, frappé de l'inscription Corps franc. Sur le troisième, il y avait une étoile noire et une panthère rouge à l'affût. Mon père s'appelait Pierre, mais c'est Brumaire, son nom de Résistant, que les gars avaient fait graver sur la plaque. » Et l’homme ajoute : « J'ai laissé partir mon père sans écouter ce qu'il avait à me dire, le combattant qu'il avait été, le Résistant, le héros. J'ai tardé à le questionner, à moissonner sa mémoire. Il est mort en inconnu dans son coin de silence. »

À l’image de ce père discret, Dieu se tient près de nous, « dans son coin de silence ». En vérité, que savons-nous de lui ? Quelle image de Dieu nous faisons-nous ? Frères et sœurs, cette question-là est fondamentale. C’est une question « première » dans la mesure où tout dépend d’elle. Il s’agit pour nous de recueillir le témoignage de Dieu, ce qu’il dit sur lui-même, au risque, sinon, de ne jamais le connaître vraiment.

Comme cet homme qui croyait son père tout ordinaire et qui découvre, au jour de ses obsèques, le héros qu’il fut, nous vivons et nous passons à côté de ce Père qui est Dieu sans le connaître. Nous l’imaginons plus que nous le connaissons. Le malheur, c’est que nos imaginations sont bien étroites et Dieu, du coup, bien fade.  S’il est Dieu, c’est donc qu’il doit ressembler aux dieux que nous connaissons, une sorte de Zeus dans son Olympe. Oh, bien sûr, nous l’avons un peu christianisé, nous avons un peu repeint la statue : il n’est pas méchant notre Dieu. Mais, quand même, il ne laisse pas tout faire et nous attend au tournant de la mort pour nous faire payer tout ce qui dans notre vie n’aura pas été à la hauteur (du moins ce que nous prenons pour de la hauteur et de la vertu). Nous nous faisons de notre Dieu une sorte de « Zeus version 1.2 », qui n’est pas le Dieu révélé par Jésus Christ ! Il y a des athéismes contemporains que je comprends si les chrétiens témoignent de ce Dieu-là.

Ce qui se passe dans la parabole du fils prodigue relève tout à fait de cette méprise sur Dieu, sur le Père. Le cadet et l’aîné se font une image de leur père qui les empêche de le voir tel qu’il est et de lui faire confiance. Le petit dernier, qui demande sa part d’héritage, comme si le père était déjà mort, pour aller vivre au loin ; ce cadet ne peut pas croire en un père vivant qui voudrait sa vie et son bonheur : il va se donner lui-même les moyens de vivre et d’être heureux loin de la maison paternelle et l’on sait ce sur quoi tout cela débouche. L’aîné, lui, se fait de son père l’idée d’un maître et attend de lui la justice qui lui est due : de temps en temps pouvoir partager un chevreau avec ses amis. Et l’on sait l’amertume qui en découle.

D’une certaine manière, l’un et l’autre ont raison de se méfier, non pas du Père tel qu’il est, mais du Père tel qu’ils s’en font l’idée. Comment pourrait-il en aller autrement ? Qui est ce Père de qui l’on doute, peut-être par peur que ma vie soit prise et perdue ? Qui est ce Père auquel on obéit pour ne pas déplaire ou parce que c’est convenable ? Dans les deux cas, ce Père reste un inconnu. Et l’on a peur de ceux ou de celui que l’on ne connaît pas.

Il me semble que si je connaissais vraiment ce Dieu Père, alors je n’aurais pas peur. Mais il y a une ombre qui se tient entre Lui et moi et qui s’appelle le péché. Ombre jetée sur une relation et qui me fait douter : et si Dieu ne m’aimait pas ? Et si Dieu s’en fichait de ma vie ? Si, du haut de son ciel, il ne me voyait tout simplement pas. Et si Dieu, finalement, n’attendait de moi qu’une réponse à des obligations ? Et s’il attendait seulement que je fasse des choses sans s’inquiéter de ma liberté ? Des questions ! Un tas de questions pour jeter des ombres sur ma relation à Lui.

Or, la grande œuvre du Christ, c’est de nous révéler le Père. D’une certaine manière, il voudrait qu’on arrête d’avoir peur. Sa grande œuvre, c’est de mettre cette relation en lumière, d’enlever les ombres, d’enlever le péché. Jésus n’a eu de cesse de nous faire découvrir le vrai visage de Dieu : la parabole du fils prodigue est un sommet de cette révélation. Ce qu’il nous dit de Dieu est absolument stupéfiant et bouleversant, au point que cela devient proprement inimaginable, incroyable ! La parabole du Fils prodigue nous révèle un Dieu qui n’a plus rien à voir avec Jupiter et qui est presque en tout son opposé.

Qui est Dieu pour moi ? Un Père débordant de tendresse, mais pas étouffant. Il laisse vivre, il laisse partir… Mais il saute au cou de celui qui revient vers lui parce que rien n’est plus important pour lui que chacun d’entre nous ! Il donne tout à celui qui reste avec lui et offre de se réjouir du retour de ceux qui se sont éloignés. Il est là, présent et aimant, infiniment.

Il n’est pas un vieux à barbe blanche, le châtiment, comme autrefois les éclairs, à portée de main ! En revanche, nous dit Jésus, il y a plus d’innocence et d’enfance en Lui que dans ces fils qui ont peur : voyez-le sauter au cou de celui qui rentre à la maison, c’est un geste d’enfant. C’est seulement à condition de reconnaître ce Dieu comme pure enfance et innocence, ce Dieu désarmé et désarmant, que nous pourrons marcher vers Lui sans peur, que nous pourrons radicalement lui donner notre vie. Car donner sa vie à l’éternelle jeunesse de Dieu, à ce Dieu sans ombre aucune, on comprend bien que c’est entrer à notre tour dans la vie et la lumière… Un don de nous qui prend alors la forme d’un présent qu’il nous fait. N’attendons pas demain pour le connaître : ouvrons l’Évangile ! Peut-être, alors, pourrons-nous commencer à revenir à Lui pour entrer dans la vie.

Fr. Emmanuel