14° dimanche du TO (C) Lc 10, 1-12.17-20

L’Évangile de ce jour nous montre Jésus envoyant 72 disciples en avant de lui, vers les villages qu’il devait traverser. Et nous avons la chance de recueillir les paroles qu’il prononce au départ et au retour, les recommandations pour la mission et l’action de grâce pour les fruits de cette mission.

Écoutons d’abord les recommandations. Nous sommes tellement habitués à entendre, que cela ne nous touche pratiquement plus. Ce que dit Jésus aux 72 est sévère : « N’emportez ni sac, ni argent, ni sandales ». Pourquoi cela ne nous touche-t-il pas ? Les conseils peuvent nous paraître plutôt rudes et la pauvreté exigée trop stricte. Mais cela ne nous bouleverse pas parce que la scène est lointaine, dans l’espace et le temps. Pensez donc ! En Palestine au Ier siècle. Un sac ? À l’époque, peut-être cela n’était-il pas grand-chose ! Des chaussures ? Tout le monde n’en avait pas !  On relativise… Mais pour ma part, je ne suis pas certain que l’on ait tout à fait raison de le faire. C’est la peur qui nous fait mettre de la distance.

Et si jamais il nous prend de chercher à actualiser cette parole de Jésus, si nous cherchons à savoir qui sont aujourd’hui les successeurs de ces 72 que Jésus envoie, on va encore trouver une grande distance d’avec nous-mêmes : ces envoyés, bien sûr, ce sont les prêtres, les religieux, les religieuses, les autres, ceux qui ont choisi et décidé d’être des missionnaires de l’évangile. Et si l’on se trompait ? Et si, en s’adressant aux 72, Jésus s’adressait à nous tous, ici présents ? Et si Jésus nous disait aujourd’hui, à chacun, « allez, je t’envoie partout où il me faut passer, je t’envoie là où tu dois préparer ma route. Ne prends ni sac Vuitton, ni carte de crédit, ni chaussures de marque. »

Avouons tout de même que cela change singulièrement la perspective… Parce que s’il en est ainsi, alors je ne peux plus mettre de distance entre Jésus et moi, entre son appel et ma réponse. Je ne peux plus me contenter de juger le clergé ou la hiérarchie ecclésiastique, ceux que j’estime être des contre témoins, des faux témoins ou de bons témoins de l’Évangile, selon l’humeur et le dernier article du Monde ou le dernier reportage du Journal télévisé de 20h00. Si Jésus m’appelle, comme il appelle les 72 disciples, je ne peux plus « botter en touche » en attendant des exemples de sainteté au sommet pour commencer à m’engager sur la voie de la sainteté. En espérant secrètement avoir à attendre longtemps… « Vous pensez bien, si eux, au sommet, ils ne sont pas capables de vivre l’évangile, qu’on ne vienne pas me demander de changer ma vie ! » Dangereux l’Évangile lorsqu’on commence à le prendre au sérieux, même les médias s’en sont rendu compte. Il vaut mieux discréditer que prendre le risque de changer le monde.

Or, si l’on comprend bien l’Évangile de ce jour, il ne s’agit pas d’attendre que les autres soient crédibles pour le devenir soi-même : chacun doit entendre l’appel du Christ à témoigner. Chacun de nous est envoyé. Et les conseils de Jésus aux 72 sont des conseils pour tous ses disciples : il nous faut devenir chacun digne de foi, digne de confiance. Et Jésus nous dit aujourd’hui que cela passe par un dépouillement nécessaire. Ne cherchons pas le dépouillement des autres sans remuer le fardeau du bout du doigt.

Témoigner du Christ, c’est être pauvre. Les moyens d’évangélisation, aussi nécessaires qu’ils paraissent, n’ont jamais converti personne, ni la puissance ou la force liées à ces moyens ! C’est la Parole semée dans les cœurs, celle qui ne se confond pas avec les moyens de sa propagation qui, seule, opère le salut. Personne d’autre que vous (et ne l’attendez ni du pape, ni de l’archevêque d’Albi) n’est envoyé à ce voisin, cette voisine, ce prochain comme l’appelle Jésus, qui est dans le deuil, ou la peine, ou le besoin matériel. Partagez aussi les joies de vos frères les hommes, allez-y, n’ayez pas peur. Ce passage que vous ferez, comme chrétiens, dans le cœur et dans la vie des autres, c’est une préparation au passage du Christ Lui-même. Vous êtes ses envoyés.

Envoyés, sans moyens, sinon un cœur pour aimer et des mains pour servir, afin que l’Évangile annoncé ne puisse être confondu avec un intérêt personnel. Sans moyens, pour que la vie des missionnaires de l’évangile, la vie des chrétiens que nous sommes, soit elle-même Parole de Dieu.

Prions pour que le Maître de la moisson envoie des ouvriers à sa moisson. Prions pour les vocations sacerdotales et religieuses : je suis bien d’accord ! Mais ces vocations ne nous dispenseront jamais d’annoncer nous-mêmes l’Évangile au monde. Peut-être même ces vocations naîtront-elles de notre propre annonce ?

Fr. Emmanuel