1° dimanche carême 10 mars 2019 Lc 4, 1-13

Frères et sœurs, nous connaissons bien ce récit, si souvent illustré.

Et c’est précisément l’image, l’illustration qui nous fait obstacle pour entrer dans l’évangile : les cornes, les poils, la queue et les sabots nous empêchent absolument de croire à cette histoire.

Remarquons alors que rien, rien, absolument rien ne nous est dit dans les textes bibliques d’une apparence du diable : AUCUNE donnée visuelle, ni laideur, ni puanteur, ni flammes, rien.

Ce qui nous est dit en revanche très explicitement est le fait qu’il parle et qu’il « emmène » Jésus, à plusieurs reprises ; on dirait aujourd’hui : il le « ballade », il le fait gamberger.

Une voix intérieure qui nous ballade, nous connaissons bien ce phénomène, non ? Et nous savons que la force de cette voix peut être redoutable, peut conduire à l’obsession et à la folie… En saint Jean, Jésus l’appelle « père du mensonge », c’est-à-dire dissimulation, mascarade, tromperie.

 

Si Jésus est tenté, mis à l’épreuve, c’est qu’il est pleinement homme, comme chacun de nous. Et le récit des débuts de l’humanité commence aussi par une tentation, Adam et Eve au jardin d’Eden. L’homme est un être de désir, d’immense désir, et toute sa vie durant, c’est notre désir qui est mis à l’épreuve.

Au début de ce carême, je voudrais relever les trois réponses de Jésus aux défis de cette voix intérieure capable de nous égarer ; elles sont pour nous des éléments très forts, capables de nous aider, à notre échelle.

 

Le premier type d’épreuve du désir est ce qu’on pourrait appeler l’obsession négative, ce qui manque cruellement, le pain ou autre chose, l’absence aussi, tout ce dont on n’arrive pas à faire son deuil…

La parole biblique que Jésus oppose à cette tentation est : « PAS SEULEMENT ! », « pas seulement de pain ! »

Contre l’obsession négative, contre tel ou tel manque cruel, dire « PAS SEULEMENT ! » ‘Il n’y a pas que ça dans la vie’, c’est-à-dire élargir le champ de vision, éviter de se focaliser sur le manque, adopter le grand angle.

 

La seconde tentation s’oppose diamétralement à la première : c’est celle de l’obsession positive, les provocations du désir qui fascine, la séduction du monde, ce qui fait que le diable est appelé « prince de ce monde », parce que tout ce clinquant, ce brillant du pouvoir et des honneurs lui appartient. A cette seconde tentation, Jésus répond en disant au contraire : « SEULEMENT ! », « c’est seulement le Seigneur ton Dieu que tu adoreras ! ».

Contre l’obsession positive, contre toute valeur qui devient idole, puissance, honneur, réussite, ce qui veut prendre toute la place, tout l’horizon, dire « SEULEMENT ! » : poser des limites, rétrécir l’objectif, faire un gros plan sur l’essentiel.

 

Et la troisième tentation ?

‘Jette-toi en bas, puisqu’il a dit qu’il te sauverait’ ; un geste absurde, une provocation. A cela Jésus répond : « tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu », toi, tu ne le tenteras pas, c’est le verbe même de la tentation ; il ne faut pas tenter Dieu ; la sagesse populaire en a fait : « ne pas tenter le diable ».

Qu’est-ce que c’est, concrètement, que la tentation de tenter ?

C’est la surenchère, celle qui consiste à penser : ‘à malin, malin et demi ; tu me mets à l’épreuve, alors je te mets à l’épreuve’ ; c’est la tentation de dire ‘tant pis’. Cette expression ‘tant pis’ dit exactement ce qu’il en est : ‘autant et pire : perdu pour perdu, allons jusqu’au bout !’ la politique du pire, aller jusqu’au bout d’une mauvaise pente, d’une déception. C’est la démission de ce qui nous reste de responsabilité ; petite, limitée, mais réelle, telle est la responsabilité de ne pas se jeter soi-même dans la gueule du loup, de ne pas  tenter le diable !

 

Au seuil de ce carême, prenons les armes que Jésus nous présente pour le combat spirituel, c’est à dire pour faire émerger en nous le plus humain, le meilleur de l’homme :

-devant ce qui nous manque, plus ou moins cruellement, élargir notre regard : grand angle, PAS SEULEMENT !

-devant la multitude des objets du désir, marquer, au contraire, des limites : gros plan sur l’essentiel, SEULEMENT !

-enfin en toute occasion, éviter la politique du pire, garder toujours conscience de sa responsabilité.

Que le Seigneur Jésus donne à son Eglise la force nécessaire pour surmonter les épreuves présentes, et à chacun de nous la grâce de poser des actes de vérité, de justice, de responsabilité.

Fr. David