Faire mémoire des pauvres

Il y a quelque temps, j'ai reçu une lettre d'une certaine Myriam, de Boulogne-sur-Mer (dans le Nord-Pas-de-Calais, ma région d'origine), à qui je n'ai malheureusement pas pu répondre, car il n'y avait pas d'adresse au dos de l'enveloppe. Ce courrier était daté du 11 juillet, jour de la fête notre père Saint Benoît. Cette lettre est l'une des plus touchantes que je n'ai jamais reçu. Je la garde précieusement... Elle ne m'était pourtant pas adressée personnellement, car elle faisait mémoire de quelqu'un d'autre. Mémoire d'une pauvre de la rue, une « clocharde » que cette personne avait croisé plusieurs fois dans son quartier, et qui avait fini par sympathiser en papotant avec elle. Danièle, « Dany » pour les intimes, lui confiait qu'elle avait été une belle prostituée quand elle était jeune, travaillant dans les cabarets. Myriam venait d'apprendre que Dany était atteinte d'un cancer qui l'a emportée. Mais il n'y a pas eu d'avis de décès, ni d'adresse au cimetière. On ne sait même pas s'il y a eu une cérémonie. Myriam, sachant que les moines accueillent chaque année des personnes en précarité, voulait donc simplement qu'on prie pour Dany, afin qu'elle trouve la Paix. Et elle nous a écrit uniquement pour nous demander cela, afin de faire mémoire de cette personne, pour qu'elle sorte enfin de l'oubli.

Cette lettre est à mes yeux le témoignage parfait de l'amour, qui donne sans regarder, sans compter. Un amour qui est synonyme de pure gratuité et de simplicité confiante. Myriam nous écrivait pour nous demander « ne serait-ce qu'une intention de prière » pour Dany… Quelle amitié, quelle proximité entre ces deux femmes ! Oui, Myriam, nous prions pour votre amie, et pour toutes les personnes de la rue qu'elle représente maintenant auprès de Dieu. Nous vous remercions d'avoir allumé pour Dany cette flamme de la charité et de l'amitié, et de nous l'avoir transmise. Je voudrais à mon tour continuer de la confier à tous ceux qui liront ces lignes, afin que cette lumière se répande partout, pour tous ceux qui sont oubliés, rejetés, exclus et méprisés dans l'obscurité de ce monde.

Debout, Seigneur, étends la main ! Ne perds pas mémoire des pauvres (…) tu vois tout : cette peine et cette souffrance étalées sous tes yeux, tu dois les prendre en main ; à toi le pauvre se confie, de l'orphelin tu es le secours. (…) L'appel des misérables, tu l'as entendu, Seigneur, tu leur as rendu cœur, tu as prêté l'oreille (Ps 9, 12-17). Oui, le Seigneur n'a pas « perdu mémoire du cri des pauvres », et nous le sommes tous d'une certaine manière devant lui. « Le pauvre ne sera pas toujours condamné à l'oubli ». Dieu a vu, et il a entendu. Saurons-nous entendre et voir le malheureux qui est à côté de chez nous, et qui est le Christ lui-même ? Ce que vous avez fait à l'un de ces petits qui sont mes frères, à moi aussi, vous l'avez fait (Mt 25).