33° dimanche du TO (A) Mt 25, 14-30

Que se passe-t-il avec ce troisième serviteur ? Il affirme à son maître : « Je savais que tu es un homme dur. » Son jugement est sans appel ; aucune échappatoire possible pour ce maître, pas même le soupçon du doute sur sa dureté. Bien plus, cette sentence est justifiée par deux faits concrets : « Tu moissonnes là où tu n'as pas semé, tu ramasses là où tu n'as pas répandu le grain. » Pour ce serviteur, l'affaire est entendue. « Voici ton talent. Tu as ce qui t'appartient. »

 Et ce serviteur va encore plus loin. Il justifie son action d'enfouir le talent dans la terre par la peur qu'il ressent dans son cœur à l'égard de son maître. Bref, ce serviteur ne semble responsable de rien ni dans sa parole ni dans son action. Au contraire, il rejette son initiative et ses paroles sur l'autre, sur le maître sans rien en assumer. Au fond, nous pourrions entendre : « J'ai fait cela, mais c'est de ta faute. C'est à cause de toi qui me fait peur. » Laissons là ce serviteur.

 La parabole ne le dit pas, mais on raconte qu’il y eut un quatrième serviteur. Lui aussi reçut un talent, lui aussi avait peur de son maître tout autant que le troisième et était tenté d’enfouir son talent.

Cependant, à la différence du troisième, il se gardait d’un jugement trop hâtif. Il s'exerçait à sonder son cœur. La peur en lui demeurait, mais il était capable de s’en affranchir pour agir. Parfois, il portait du fruit. Lorsque ce serviteur se mit en route avec son talent, il fut surpris en entendant le troisième serviteur proférer des paroles accusatrices contre le maître.

Toutefois, il fut aussi témoin de la manière joyeuse dont avaient réagi les deux premiers serviteurs qui, aussitôt, avaient fait valoir les talents reçus. Ces deux réactions opposées faisaient douter ce quatrième serviteur sur la conduite à tenir et sur ce qu'il devait penser de son maître. Les jugements à son égard l'interrogeaient et le laissaient dans l’expectative quant à son talent.

Soudain, une vive lumière intérieure éclaira son cœur. Illuminé, il courut chez son maître. L'action l'emportait sur ses pensées et sur sa peur. Peut-être son maître ne serait-il pas encore parti ? Peut-être pourrait-il lui ouvrir son cœur ? Arrivé devant la porte, tout haletant, il frappa en disant :« Seigneur, Seigneur ! » La porte s'ouvrit : c'était le maître qui s’apprêtait à partir pour son voyage.

Alors, le serviteur se prosterna devant son maître et dit :

 « Seigneur, j'ai péché contre le Ciel et contre Toi. Je suis un serviteur mauvais et paresseux et j'ai peur de Toi. Je n'arrive même pas à rendre-compte de moi-même avec clairvoyance. 'En effet, vouloir le bien est ma portée, mais non pas l'accomplir : puisque je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas' (Rm, 7, 18b-19).  Comment pourrais-je rendre-compte de ce talent dont je me sens si incapable de faire fructifier ? Seigneur viens à mon secours et dis-moi que faire de ce talent.

Le maître fut bouleversé. Un sourire radieux se dessina sur son visage émerveillé de voir et d'entendre ce serviteur s'abandonner à sa Providence ; il lui dit :

« Serviteur. Réjouis-toi ! Ton talent vient de fructifier au centuple sur la Terre et dans le Ciel. Ce talent que je te confie, c'est toi-même, ton cœur, ton âme, ton corps. Par ta liberté, tu n’as pas laissé la peur envahir ton cœur ; tu t’es souvenu de moi. Par ta volonté, tu n’as pas cédé pas au jugement qui condamne ; tu as couru vers moi. J’ai vu comment tu as brûlé les épines de la colère, chassé le fiel du murmure intérieur. J’ai vu comment tu as laissé tes pensées hostiles pour qu'elles ne débordent pas la porte de tes lèvres. J’ai vu ton courage au milieu de la bataille. Par ce combat spirituel, tu l’as emporté sur tes ténèbres, tu as fructifié de la lumière de mon Esprit par ton intelligence à me chercher. Serviteur bon et fidèle, œuvre de tes mains comme tu le peux, pourvu que ce soit avec un cœur qui aime. Tu es fou, aime comme un fou. Tu es riche, aime comme un riche. Tu es pauvre, aime comme un pauvre Un talent sans cœur est un talent perdu. Aime à la mesure de ce que tu es, voilà ton talent. Vouloir être toujours plus aimant quelque soit ton œuvre, voilà comment faire fructifier ton talent. Je te redis ce que dira un jour un de mes bons serviteurs, Augustin de sainte mémoire : ‘ Aime et fais ce que tu veux.’ »

Ce quatrième serviteur repartit tout joyeux et multiplia son talent jusqu’à son dernier souffle, si bien -paraît-il- qu’on en récolterait encore des fruits à ce jour.

 Puisse le Seigneur nous donner de fructifier du mystère de son amour chacun selon le talent qu’il est à lui-même et pour ses frères jusqu’au jour où nous frapperons à la porte de son cœur. Amen.

Fr. Nathanaël