3° Dimanche de l'Avent (A) Mt 11, 2-11

En ce dimanche où l’Église invite à la joie : Gaudete… à la joie de la venue du Seigneur, les lectures rappellent qu’il ne s’agirait en rien d’une joie facile et superficielle, d’une joie évidente… Non, il s’agit d’une joie paradoxale qui peut naître dans le désert le plus sec, dans les découragements et les épreuves les plus sombres de nos vies. Oui, de toutes ces situations d’échecs ou d’adversités, de contradictions voire de mort pourrait naître la joie parfaite dont parle saint François d’Assise se faisant un jour éconduire brutalement et rejeté dans la nuit et sous la pluie par un religieux, la joie imprenable pour reprendre l’expression d’une théologienne contemporaine (Lytta Basset) qui elle-même est passée personnellement par la terrible épreuve du suicide de son fils. Joie d’oser espérer contre toute espérance en recevant, en accueillant cette vie dont nous ne sommes ni à l’origine, ni propriétaires, joie d’une adhésion à la vie donnée en toute gratuité. Il ne s’agit alors en rien d’une résignation à une fatalité, au fatum des romains, mais à l’acceptation joyeuse de la vie toute entière, telle qu’elle est et sans exclusion de rien ni de personne. Et ce bonheur exigeant, disait saint Jean-Paul II en 1986 (à Taizé), se réalise en risquant un joyeux don de soi-même. Facile à dire, car pour parvenir à une telle joie profonde mais aussi provocante, il faudrait un cœur très grand, très large, dilaté à la taille de celui de Dieu ? Oui, c’est quelque chose comme cela, qui commencerait par l’humble acceptation de notre condition d’homme, d’homme en relation, en des relations qui ne sont pas toujours choisies, et non la fuite dans le merveilleux et l’illusion. Et de cette humble reconnaissance d’une vie reçue en toute gratuité et amour d’un Dieu qui ne sait pas quoi inventer pour nous rejoindre, naîtrait bien cette joie profonde, parfaite, imprenable, qui nécessite la patience du cultivateur dont nous parle aujourd’hui la lettre de saint Jacques, et aussi l’endurance ou le souffle long du coureur de fond, l’inventivité, l’attention, sans exclure de légitimes interrogations dans nos discernements : cela est-il bien un fruit de l’Esprit ? Es-tu celui qui doit venir ?

Oui, es-tu celui qui doit venir, demandent les envoyés de Jean le Baptiste à Jésus qui en cette page d’Évangile ne répondra pas directement comme il le fera lors de son arrestation au jardin des oliviers : « c’est moi. » Aujourd’hui, Jésus donne des pistes pour trouver par soi-même ou plutôt pour trouver en se laissant ouvrir l’esprit et le cœur par l’Esprit, par les Écritures, ce qu’il fait en citant le prophète Isaïe.

Pourtant, l’humble façon d’être de Jésus correspondrait peut-être si peu à l’attente du Messie à cette époque, du moins pour certains, que Jean-Baptiste ose lui-même faire poser la question. Bonne question, à laquelle, à son habitude, Jésus va ajouter une sentence énigmatique voire inquiétante : « Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi. » Il ne s’agit bien évidemment pas d’une menace mettant en péril notre liberté de choix, ni d’une vision déformée d’un Jésus qui se mettrait à recaler tel ou tel comme un sévère examinateur, car autre part dans les Évangiles, rappelons-nous qu’il dit ne pas être venu pour condamner mais sauver, sauver par amour ce qui était perdu. À une interprétation restrictive de cette sentence, certains exégètes proposeraient : quel bonheur pour celui qui aura su répondre à la question : « es-tu celui qui doit venir ? », quel bonheur pour celui qui aura alors su reconnaître son Sauveur dans les mille et un  événements de son existence, quelle joie pour celui qui aura su librement discerner qui est Jésus, qui l’aime et d’où lui vient la vie, la capacité d’être aimé et d’aimer. Oui, heureux celui qui aura su reconnaître dans sa vie qui est Jésus et ne se sera alors pas laissé enfermé dans un cœur trop à l’étroit où l’on se sent étouffer, où l’on se sent en prison. Il en va souvent ainsi lorsque l’on veut enfermer le monde, les autres et même Dieu dans une vision trop étriquée, quand on veut enfermer le cours des événements selon sa volonté propre, la chute et la désillusion ne sont pas loin, et c’est peut-être mieux ainsi : heureuse chute qui devrait mettre à bas bien des faux dieux et ouvrir le chemin, des chemins de conversion, de divinisation diraient nos frères orthodoxes, une possibilité de dilatation du cœur à laquelle bien des auteurs, dès l’antiquité chrétienne, liait la vraie joie, la joie spacieuse pour reprendre l’expression d’un philosophe chrétien contemporain (Jean-Louis Chrétien) qui lui aussi, a connu bien des épreuves qui lui ont certainement, comme il le reconnaît, élargi le cœur. 

Pour savoir répondre alors à cette question que fait poser Jean le baptiste, rappelons qu’elle n’est pas tant « qui es-tu ? » mais « es-tu celui qui doit venir ? », il faut déjà attendre quelque chose, quelqu’un plus ou moins confusément, attendre à notre façon ce Dieu qui nous attend le premier, ce Dieu qui ne cesse de venir toujours plus proche et toujours plus autre comme le pensait un théologien allemand du 20e siècle (Jürgen Moltmann). Et pour commencer un peu à comprendre ce Dieu déconcertant dans les expressions de son amour, il faut bien commencer par avoir un cœur plus large et dilaté, qui permette de saisir un tant soi peu quelque chose de l’altérité déroutante de Jésus qui vient à nous, mais aussi de l’altérité du frère qui pourra aussi être déstabilisante pour un cœur trop à l’étroit.

Oui, Jésus qui nous dit viens, déconcerte, dérange, déroute, et dans un cœur où il serait accueilli trop à l’étroit, il pourrait bien y reproduire la scène des vendeurs chassés du Temple, Il pourrait-être occasion de chute et faire tomber à cause de sa présence, non tant la personne que bien des illusions, et ce serait bien alors une chance de conversion, peut-être à l’image de saint Paul sur le chemin de Damas.

Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi, pourrait dire encore Jésus, en voulant m’enfermer dans de trop étroites limites, heureux celui qui n’enfermera donc pas l’autre dans une vision réductrice. Heureux celui qui saura laisser son cœur s’ouvrir, s’élargir à un mystère irréductible, au mystère insondable de cet amour de Dieu venu nous rejoindre par Jésus, en toute humilité, au mystère d’une joie parfaite, imprenable, spacieuse.

Notons que dans les Écritures, ce thème de l’élargissement de l’espace vient signifier un des fruits de salut. Dans les psaumes, l’homme angoissé, touchant aux portes de la mort, au fond de la désespérance, dira volontiers que Dieu l’a sauvé en le mettant au large, en élargissant sa route, en ouvrant des portes et des chemins dans son cœur. Et cette joie profondément enracinée de l’homme de la Bible se sentant bien sauvé par amour, elle nous est aussi réservée si nous savons un peu mieux discerner la présence du Christ Vivant au cœur de nos attentes, petites ou grandes. Pour cela, n’ayons pas peur, chacun à sa façon, de risquer d’élargir un peu notre cœur sans cesse tenté par la frilosité, le repli, la défense. Mais patience, confiance et espérance, ce Dieu déroutant qui vient à nous dans l’humilité voire l’humiliation de Bethléem, qui sait nous rejoindre par delà la sécheresse de nos déserts au plus intime de nos morts, sur la Croix, Il ne s’est pas laissé enfermer dans les limites étroites d’un tombeau. Cette joie de sa venue, c’est déjà celle de sa victoire sur la mort. « Prenez courage, ne craignez pas, nous rappelle aujourd’hui le prophète Isaïe, voici votre Dieu ! » Alors, heureux l’homme au cœur large, au cœur humble, pur et pauvre de l’inutile qui l’aura ainsi reconnu, rencontré, et dont Il sera alors la joie spacieuse, la joie imprenable, la joie parfaite.

Fr. Philippe-Joseph