2° Dimanche de Carême (B) Mc 9, 2-10

Je vous disais au début de la messe que nous serions transportés aujourd’hui sur la montagne de la Transfiguration. Mais, en fait, deux montagnes ont été gravies dans notre liturgie de la Parole : d’abord, celle du sacrifice d’Isaac, au pays de Moriah, puis le mont Thabor ; et nous savons qu’une troisième encore se profile à l’horizon de notre Carême : le Golgotha.

Sur la première montagne, grâce à l’intervention divine, un fils unique, celui qu’Abraham aime, échappe de justesse à l’holocauste, remplacé in extremis par un bélier. Mais c’est sur la troisième montagne, sur la Croix, que s’accomplit vraiment ce qu’Abraham avait répondu à son fils Isaac qui s’inquiétait de ne pas voir d’offrande pour le sacrifice : « Dieu saura bien trouver l’agneau pour l’holocauste, mon fils. » (Gn 22, 8) Et là, par contre, comme le dit saint Paul, « Dieu n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous. »

Entre ces deux montagnes, celle de la Transfiguration nous procure littéralement une “vision”, qui doit éclairer et fortifier notre regard de foi, tant il peut être mis à l’épreuve, tout au long d’une vie où ne manquent ni les croix ni les défigurations, épreuves de toute sorte. Le mystère de la Transfiguration nous donne à voir Jésus, le Fils bien-aimé du Père, dans la splendeur de sa gloire, et cette vision doit s’imprimer dans nos cœurs. Comme le disait saint Léon le Grand en commençant un sermon de Carême sur la Transfiguration : « L’Évangile qui, par les oreilles du corps, a frappé l’ouïe intérieure de nos âmes, nous invite à l’intelligence d’un grand mystère. »

C’est une grâce, c’est même une joie pour nous, frères et sœurs, que ce mystère de la Transfiguration ! Pour Pierre, Jacques et Jean, Jésus l’a voulu, il l’a même pour ainsi dire organisé en les emmenant, « eux seuls, à l’écart sur la montagne ». Et l’on comprend l’exclamation de Pierre : « Rabbi, il est bon que nous soyons ici ! » Oui, cela nous est bon, car si Jésus a manifesté ainsi sa gloire, ce n’est pas pour lui-même, pour son profit personnel, pour sa gloriole. Si c’était le cas, nous pourrions dire : « Jésus a été transfiguré ? Grand bien lui fasse ! » Non, si Jésus a été transfiguré, c’est bien pour ses disciples, et donc pour nous. La Préface de ce dimanche nous le dira : « il nous révélait ainsi que sa passion le conduirait à la gloire de sa résurrection ». Par la Transfiguration, Jésus veut nous redonner courage, confiance et espérance en nous dévoilant la gloire cachée de sa divinité, pour que nous ne soyons pas abattus par les difficultés et par tout ce qui dans le monde semble empêcher ou contredire sa victoire.

Plus que cela : Jésus ne nous laisse pas seulement entrevoir d’avance ce que sera sa victoire, mais il nous révèle qu’elle est destinée à être aussi la nôtre. Car enfin, selon les paroles de saint Paul : « comment [Dieu] pourrait-il, avec [son propre Fils], ne pas nous donner tout ? » Les vêtements du Transfiguré, ces vêtements devenus « resplendissants, d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille », ne nous sont-ils pas promis à nous aussi, et même déjà donnés dans le baptême ? « Vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ » (Ga 3, 27) écrira l’Apôtre aux Galates. Pas la peine de dresser sur terre les tentes imaginées par Pierre : puisque le Christ, « grand prêtre des biens à venir », a ouvert pour nous le sanctuaire où « il est entré une fois pour toutes », « par la tente plus grande et plus parfaite, celle qui n’est pas œuvre de mains humaines et n’appartient pas à cette création. » (cf. Hé 9, 11-12)

Bien sûr, l’état de transfigurés n’est pas notre lot quotidien – il nous faut nous aussi descendre de la montagne – mais cet état reste pour nous, non seulement une vision (passagère et pour le futur), mais encore une visée, à ne pas perdre de vue au moment des épreuves. Bien après que « le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts », saint Jean, témoin privilégié de la Transfiguration, nous transmet sûrement, dans sa première lettre, une trace de son expérience : « Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est. » (1 Jn 3, 2-3)

Ne soyons donc pas désolés de notre sort. Nous ne sommes pas moins bien lotis que les Apôtres qui, « regardant tout autour, ne virent plus que Jésus seul avec eux. » Puissions-nous, partout où nous regardons, ne voir que Jésus avec nous ! Mais pour le voir, il faut aussi et d’abord l’écouter, encore et toujours l’écouter : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » L’écouter par notre fréquentation de la Parole de Dieu, bien sûr, l’écouter en conversation avec Moïse et Élie, comme sur le chemin d’Emmaüs où, « partant de Moïse et de tous les Prophètes, il interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait. » (Lc 24, 27) Voir Jésus seul, partout avec nous, c’est peut-être aussi apprendre à transfigurer notre regard, pour Le contempler, Lui, dans le visage de tout homme, de toute femme, même lorsqu’il s’y trouve défiguré ou voilé. Tout cela finalement, frères et sœurs, c’est exactement ce que nous demandions dans la prière d’ouverture de la messe : « Tu nous as dit, Seigneur, d’écouter ton Fils bien-aimé ; fais-nous trouver dans ta parole les vivres dont notre foi a besoin : et nous aurons le regard assez pur pour discerner ta gloire. »

Amen.

Fr. Jean-Roch