Ch.5: De l'obéissance par amour du Christ

RB § 5 L’OBÉISSANCE


Ne perdons pas de vue le lien entre les trois chapitres 5-6-7, obéissance, économie de paroles, humilité.
Il s’agit là de l’essentiel de ce que nous propose Benoît pour une configuration au Christ. Le chrétien sensible à la voie bénédictine doit s’emparer de ces clés spirituelles, parce que là est le cœur. On n’est pas bénédictin par la robe, le capuchon, le lever matinal ou la bougie au coin prière : on est fils et fille de saint Benoît parce qu’on a été touché par un grand amour du Christ, qui nous a fait désirer une vie profonde, une vie en profondeur avec lui. Alors ces trois chapitres nous proposent une voie de configuration active et passive au Christ.
Au centre de ces trois, la « taciturnité », la capacité à se taire : quand on est le « Verbe », la Parole de Dieu, le fait de se taire relève du prodige ! Peut-être la voie bénédictine est-elle ramassée dans ce paradoxe-là : être un silence parlant dans un monde bruyant, devenir du silence qui parle au cœur, éveiller une onde de silence autour de nous, pour que le monde découvre qu’il est aimé. Obéissance et humilité prennent sens par rapport à ce silence central ; de part et d’autre, obéissance et humilité se renvoient d’ailleurs l’une à l’autre : « le premier degré de l’humilité est l’obéissance sans délai » !
Des deux côtés de ce silence central, un apprentissage de l’écoute. Le silence qui ne serait pas écouté ne serait pas entendu…

« L’obéissance sans délai…convient à ceux qui pensent n’avoir rien de plus cher que le Christ ».
Le lien mis entre ces deux choses, la préférence du Christ et l’obéissance immédiate, est très contraignant. Enzo Bianchi dit que « s’il y a quelque chose de vraiment christologique, c’est l’obéissance » : mystère central dans l’évangile.
Le lien mis entre le Christ et l’obéissance est si fort que saint Benoît ne laisse pas d’espace entre l’ordre reçu et l’obéissance !
Ni un espace de réflexion, ni un espace temporel. Choquant !
Pas d’espace de réflexion : celui qui préfère le Christ agit « soit par fidélité à son vœu, soit par crainte, soit par désir ». Comme si la motivation n’avait pas d’importance ! en tout cas la réflexion ne s’exerce pas du tout sur l’objet même de l’ordre reçu. Cela va bien sûr complètement à rebours de notre comportement naturel, pas seulement aujourd’hui –ne prenons pas nos pères dans la foi pour des brutes infantiles ! De tout temps, le réflexe face à un ordre reçu est de juger la pertinence de cet ordre, de s’attacher à l’objet. Rien de cela ici, on agit comme pour soi, par cœur, de l’intérieur.

Et pas d’espace de temps. L’insistance sur l’immédiateté est très forte.
Comprenons en fait que l’on n’agit jamais ainsi « par obéissance ! » ; au contraire, faire quelque chose « par obéissance » suppose déjà tout un détour réflexif et vertueux qui n’a aucun intérêt pour Benoît.
On agit ainsi par amour : seul l’amour peut ainsi rendre aveugle, immédiat, irraisonné.
C’est pourquoi il s’agit bien ici de ceux qui estiment « n’avoir rien de plus cher que le Christ » : leur obéissance n’est pas plus belle, plus coûteuse, plus héroïque, elle est seulement devenue plus naturelle, plus souple, plus aimable et plus douce pour eux-mêmes et pour leurs proches ; ils sont moins encombrés d’eux-mêmes et de leurs raisonnements, de tels chrétiens se sont simplifiés par amour.
Charles de Foucauld résume quand il écrit : « L’obéissance est la mesure de l’amour ».

Deux fois en quelques versets, Benoît cite le verset de l’évangile : « qui vous écoute m’écoute ».
Il n’est pas dupe du tout de la place importante qu’occupent les médiations dans le combat de l’obéissance : ceux qui se tiennent entre le Christ et moi encombrent nettement le chemin, la voie déjà étroite, il le rappelle, de l’évangile. Qu’il s’agisse de l’abbé, du cellérier, du chef d’emploi, de l’hôte, du passager ou du frère qui me demande un service, ce relais du Christ sur mon chemin n’est jamais transparent.
Or c’est sa présence même qui transforme l’acte d’obéissance en acte d’amour. Parce qu’il y a présence, relation humaine, l’acte en lui-même ne suffit plus ; ce n’est pas mécanique, c’est une relation avec toute sa densité, son épaisseur charnelle, sensible, humaine.
Benoît décrit au v.14 le comportement bien connu d’un acte d’obéissance posé sans joie : on manifeste d’abord qu’on est troublé, on en rajoute en prenant son temps, réaction de « tièdeur », et puis, quand le terrain est mûr, récriminations ! on râle ouvertement, et finalement on dit bien haut qu’on n’est pas d’accord…
Mais il donne la clé en positif quand il recourt au proverbe « Dieu aime le donateur ‘hilare’ » (hilarem datorem) ; le ressort de l’amour est caché là.
Celui qui obéit par vertu ne donne rien du tout ; il fait payer trop cher son don, et jusqu’à son sourire, si son sourire est vertueux, jaune, coincé.
Celui qui aime vraiment fait oublier qu’il donne, et la meilleure façon de faire oublier touche à cette « hilarité » qui traduit le sentiment d’être soi-même le bénéficiaire. J’ai expérimenté cela parfois ; j’avais fait une demande à un frère sur la pointe des pieds et je me suis retrouvé avec le sentiment tellement inattendu d’avoir presque fait plaisir…
L’hilarité exprime quelque chose de la grâce la plus pure ; là où tout est sérieux, pesé, analysé, tout est aussi pesant et le salut n’en est plus un.
Dieu, mille fois mieux que nous, fait oublier qu’il donne et qu’il se donne ; au point qu’on s’imagine qu’il nous donne surtout des devoirs et des dettes, c’est dire s’il fait bien oublier le don incroyable de la vie, de son amour ! A cause de ce soupçon, le sourire nous fuit, l’action de grâce nous coûte, mais Dieu reste hilare et continue de donner.
frère David